Durant une soixantaine d’années de sa vie, Claude Lindor, un habitant de Cascavelle, a discrètement amassé des pièces de monnaie dont les plus anciennes remontent à la fin du 19e siècle. Parce qu’il n’y a aucune chance que sa collection qui comprend plus d’un million de pièces perdure à l’en croire, ce numismate âgé de 67 ans n’a d’autre choix que d’envisager la vente. Ainsi, pendant un mois à Coeur-de-Ville dans le centre commercial de Super U à Grand-Baie, ce membre de l’Association des numismates australienne dévoilera pour la toute première fois une partie de sa collection au public lors d’une exposition-vente qui débutera en août.
L’expo-vente qui se tiendra début août et qui durera au minimum un mois, mettra à l’honneur des pièces de collection de Claude Lindor ainsi que celles de deux autres numismates mauriciens. À en croire cet homme passionné, marié, père et grand-père, il possèderait plus d’un million de pièces d’une valeur inestimable. Cette passion pour les pièces de monnaie anciennes, le collectionneur regrette de ne pas l’avoir pu inoculer à ses enfants, parmi lesquels Isabelle Lindor, championne de Maurice de tennis de table et médaillée d’or aux JIOI : «J’aurais voulu transmettre cet amour à mes enfants, ou même à mes petits-enfants ; j’aurais voulu qu’ils soient autant passionnés que moi, mais ce n’est pas du tout le cas. Ils s’intéressent à tout ce que je fais, mais préserver et s’occuper de toute cette collection, cela ne les intéresse pas. De plus, mes deux autres enfants ont émigré en Australie », nous dit-il. Pour Claude Lindor, ces pièces de monnaie rangées chez lui dans des tiroirs ou dans des malles ont une valeur sentimentale plutôt que pécuniaire. Car, une chose est sûre, c’est que cet homme que sa femme Magalie décrit comme très généreux, ne collectionne pas pour spéculer, mais bien par passion.
Les différentes pièces de monnaie mauriciennes n’ont pas de secret pour Claude Lindor. De l’occupation hollandaise jusqu’à l’an 1876 quand la roupie indienne fut introduite à Maurice, en passant par la période coloniale française et anglaise. Les pièces royales, celles portant l’effigie de la reine Victoria ou la série George V, celle du roi George VI, ou encore celle de la reine Elisabeth II… les 1 sou, 2 sous, 5 sous, 10 ou 20 sous… rien n’a échappé a sa soif de collectionneur.
Pour devenir numismate, il faut un minimum de culture d’abord qui s’accroît avec le temps, connaître l’histoire et sans cesse entreprendre des recherches. Par exemple, la roupie indienne a suivi l’arrivée des coolies de l’Inde. L’île Maurice émet sa propre monnaie en 1877 à l’effigie de la reine Victoria. Il s’agit d’une pièce de 20 sous en argent. Vinrent ensuite la roupie : 1934 et 1956, la pièce de 50 sous ; 1934 et 1965, la pièce de 5 sous ; 1945 et 1970, la pièce de 10 sous. Selon « The colonial coinages of British Africa » d’Alexander Parsons, une collection complète des pièces de monnaie mauricienne comprend 33 types et dénominations: la reine Victoria (5), le roi George V (6), le roi George VI (13), la reine Elisabeth (9) II. Il y a eu depuis plusieurs frappes de pièces de même valeur portant aussi l’effigie de Sir Seewoosagur Ramgoolam, Premier ministre de l’île Maurice indépendante. L’on n’en dit pas plus, la Numismatie étant terra incognita pour nous, seuls Claude Lindor et ses pairs, qui en ont pénétré les arcanes, vous expliqueront le côté face et le côté pile des pièces.
Riche comme Crésus !
Tout a commencé par l’échange et le plaisir d’acquérir des pièces rares ; et la numismatique vient par surcroît. Chez lui, s’il y a une chose qui ne manque pas, c’est bien l’argent. Grâce à ses propres économies et investissement, il a réussi à atteindre aujourd’hui,  «un million de pièces et des poussières ». Bigre ! Ce butin colossal remplit trois énormes malles posées dans son salon, une vingtaine de tiroirs, sans compter les différents sacs qu’il n’a pas encore eu le temps de déballer, dit-il. Les pièces, fourbies et brillantes, dénotent une méticulosité certaine chez notre interlocuteur, et tout l’amour et le temps consacrés à rendre clair le relief des différents souverains qui y figurent. Les pièces y sont classées selon leur date d’émission, la période historique et l’alliage utilisé. De même sur une table ronde sont disposées des capsules dévoilant les deux faces des pièces, plusieurs albums, coffrets et livres de collection. Parmi les curiosités qui se trouvent dans ses collection books, on redécouvre la première frappe de Maurice, une pièce d’un sou datant de 1877 ainsi que d’autres datant de la période coloniale. Afin de trouver la pièce rare, Claude a fort déboursé, de la monnaie en circulation contre celle qui n’en est plus. «J’ai acquis une des pièces d’un sou à Rs 500. Quant à cette pièce datant de 1877, il a pris aujourd’hui plus de valeur. J’ai aussi acheté une pièce de 25 sous à Rs 1000», se souvient-il. En cuivre, en argent, ses livres de collection, qu’il met en vente, contiennent chacun une soixantaine de pièces. Le passionné propose aussi des idées cadeaux comme des coffrets en bois massif contenant sept pièces ainsi que des coin albums. «Je fabrique moi-même les coffrets, avec l’aide d’un artisan et pyrograveur», dit-il.
Par amour
Claude et Magalie Lindor l’avouent: ils n’ont pas du tout le sens des affaires et du marketing. D’ailleurs Claude est loin d’être un Harpagon. Il ne dira jamais comme ce dernier :« Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m’a privé de toi ». C’est en présentant timidement un de ces coffrets un jour au musée de la poste à Port-Louis qu’ils recevront une belle commande: celle de l’ancien ambassadeur de Chine à Maurice avant son départ définitif pour son pays. Ce collectionneur d’argent a un coeur en or. Loin de garder précieusement sa cassette, il a aussi offert un de ces coffrets à Teddy Riner, champion du monde de Judo et en offre à qui se montre passionné comme lui. Son voeu le plus cher est que ses enfants perpétuent et augmentent sa collection. Cependant, gare à celui ou celle qui s’approcherait trop près de « ses cassettes ». Dans ce cas, il a des réflexes à la Harpagon : «Ces pièces de monnaie passent avant toute chose», nous dit Claude, jetant un oeil oblique et faussement soupçonneuxvers sa femme.
Toute sa famille et connaissances l’aident dans sa collection. «Ma femme, mes enfants, mes neveux ou autres membres de la famille pensent toujours à moi s’ils trouvent une pièce de monnaie au fond d’un tiroir par exemple». Et sa femme de renchérir: «Si Claude ou même moi avons besoin de dépenser l’argent que nous avons sur nous, nous allons utiliser un billet plutôt qu’une pièce, car cette pièce, on va la conserver», dit-elle. Les ‘1 sou’ fut sa première passion, puisque c’était le type de monnaie qu’il avait lorsqu’il était enfant, son argent de poche. Sa première collection, il s’en souvient encore: «J’ai commencé à garder les pièces de monnaie que me donnaient mes parents pour me rendre à l’école, c’est-à-dire les pièces d’un sou. Je devais avoir 8 ans», raconte-t-il. Plus tard, s’il y en a un qui est ravi du passage du billet au coin 20, c’est bien lui. «En 1985, j’ai commencé une nouvelle collection avec les roupies, puis à l’arrivée des pièces de 20 roupies, nous les avons ma femme et moi mis de côté pendant deux ans et cela a servi à notre argent de poche pour l’un de nos séjours chez nos enfants en Australie». Car, si pour cet homme, les pièces de 20 roupies ont été une histoire de placement, il a toujours du mal à considérer sa collection comme tel.