Nuvin Juggessur, président de la Pharmaceutical Association of Mauritius (PAM), déplore dans l’entretien qui suit un « manque de considération » des autorités envers les pharmaciens du privé en cette période de confinement national et ce, alors que les « community pharmacies » – appellation qu’il préfère au terme « retail pharmacy » – sont un important maillon des services essentiels. Il se dit par ailleurs « profondément agacé » par le gouvernement car, dit-il, la majorité des pharmaciens du privé attendent toujours leur Working Access Permit qui leur permettait de circuler dans le pays. Et le président de la PAM, tout en soulignant le rôle « social » des officines privées, de dire son souhait que le public change sa perception de la profession « en considérant avant tout les pharmaciens comme des membres du personnel soignant plutôt que comme des commerçants ».

Quelle est la position de votre association sur la décision du gouvernement de laisser les pharmacies commerciales fonctionner durant cette période de confinement national ?

La Pharmaceutical Association of Mauritius représente une partie de la profession des pharmaciens et, de ce fait, nous ne pouvons pas nous prononcer pour l’ensemble du secteur pharmaceutique. Une pharmacie du privé fonctionne comme une entreprise et il revient donc à la direction de chaque pharmacie de prendre sa décision au sujet de l’ouverture en cette période de confinement, en concertation avec le personnel, incluant le pharmacien de service si celui-ci n’est pas propriétaire de l’officine. En cette période épidémique, les citoyens préfèrent se tourner vers les pharmacies privées afin d’éviter le risque de contamination du virus en se rendant dans les hôpitaux publics. C’est vrai qu’au départ, on a entendu certaines réticences de la part de quelques pharmaciens à cause des risques de contamination, mais dans l’ensemble, la profession est au service de la population ces jours-ci.

 

Le gouvernement n’a-t-il pas discuté avec les professionnels du privé opérant dans le secteur avant d’annoncer cette décision ?

Pas du tout. C’est dommage que le gouvernement n’ait pas jugé nécessaire de nous consulter alors que les pharmacies privées font partie des services essentiels du pays. En cette période difficile pour tout le monde, les pharmacies privées apportent un soulagement à la fois aux patients et aux autorités. Mais si les pharmacies privées avaient décidé de fermer boutique en cette période de confinement pour ne pas exposer leur personnel aux risques du virus, les malades auraient été obligés de se tourner vers les hôpitaux publics pour obtenir leurs médicaments. Pouvez-vous imaginer la pression qui s’ensuivrait sur le service hospitalier ? Fort heureusement, nous ne sommes pas dans un tel scénario. Cependant, les pharmaciens du privé sont déçus de l’attitude des autorités à leur égard. Aussi lançons-nous un appel à ces dernières pour nous écouter et de ne pas faire de promesses qui ne se matérialisent pas. Notre patience a des limites, compte tenu des risques que nous prenons actuellement.

Qu’est-ce qui provoque chez vous tant de colère ? 

La lenteur des autorités à répondre aux demandes de Work Access Permit est à déplorer. Il y a plus de 100 pharmaciens qui en ont fait une demande depuis le début du couvre-feu et, pour l’heure, seule une trentaine d’entre eux l’a obtenu. Des confrères ont de grosses contraintes pour se déplacer et sont limités dans leurs actions malgré la présentation de leur « Registration Certificate » aux policiers qui assurent le contrôle sur les routes. Des pharmaciens grossistes ont été verbalisés la semaine dernière alors qu’ils se rendaient au ministère de la Santé par rapport aux commandes de médicaments destinés au… service public. Les policiers n’ont rien voulu entendre, malgré leurs explications.

Le Pharmacy Council n’est-il pas intervenu auprès du Prime Minister’s Office pour faciliter les démarches des pharmaciens pour l’obtention de ce permis ?

Je voudrais remercier le directeur des services pharmaceutiques ainsi que le président du Pharmacy Council pour leurs efforts en vue de trouver des solutions à ce problème, et nous sommes en contact permanent avec eux. Il semblerait que la décision pour débloquer la situation devrait venir en haut lieu. Nous faisons partie des services essentiels de santé et les autorités auraient dû mettre en place un « fast track » pour examiner les demandes des professionnels de pharmacie, et pourquoi pas décentraliser le système d’octroi de ce permis… Le PMO aurait pu permettre au département des services pharmaceutiques, qui a d’ailleurs une base de données sur les pharmacies et les pharmaciens, de remettre ce Work Access Permit. Ce sont là des suggestions pour accélérer les procédures pour ce permis. Le pays est confronté à une situation sans précédent et le rôle des pharmaciens ne devrait pas être minimisé. Nous espérons que notre voix sera entendue. Au cas contraire, la profession des pharmaciens risque d’être un maillon perdu en ce moment dans la chaîne du secteur de la santé. Mais la PAM multipliera les démarches pour que cela ne soit pas le cas.

 

Avez-vous une idée du nombre de pharmacies et de pharmaciens en service en ce moment ? 

Selon nos informations, il y aurait environ 120 « Community pharmacies », avec ou sans ce Work Access Permit, qui sont opérationnelles en ce temps de confinement, et toutes poursuivent leurs activités dans l’intérêt des malades. Il est bon de souligner que ce permis d’opérer concerne aussi d’autres personnes faisant partie du personnel de pharmacie. Le pharmacien, de par les caractéristiques de sa profession, a aussi un rôle social important auprès des citoyens. Le public devrait nous considérer avant tout comme des membres du personnel soignant plutôt que d’abord des commerçants, et j’espère que le regard des gens sur les pharmaciens changera. Il y a des pharmacies qui ont opté plutôt pour un service à domicile durant cette période et elles offrent ce service particulièrement dans les cas urgents, comme pour les cardiaques, les asthmatiques et les personnes âgées.

 

Des pharmaciens et d’autres employés de pharmacie affirment qu’ils sont à risque dans leur métier parce qu’ils n’auraient pas les équipements de protection nécessaires… 

Les pharmaciens sont en première ligne et il est vrai que notre mission n’est pas facile avec le peu de moyens de protection dont nous disposons en ce moment. Les pharmacies avaient une quantité limitée de masques et de produits hydro-alcooliques, qu’ils ont vendus au public au début de la crise, et elles en ont gardé un petit stock pour leurs employés. Tout en étant au service de la population, les pharmacies doivent en effet prendre toutes les dispositions nécessaires pour protéger leur personnel. Outre les masques et les gants, nous avons aussi besoin de vêtements de protection. Le personnel de pharmacie est aussi à risque du fait de l’indiscipline de certains Mauriciens, que nous constatons ces jours-ci et qui est choquante. Il y a aussi des personnes qui s’en prennent au personnel lorsqu’ils n’arrivent pas à obtenir les médicaments dont ils ont besoin. Un confrère opérant dans la région du nord a par exemple été agressé physiquement et verbalement la semaine dernière par un client à qui il avait reproché de ne pas respecter les mesures de distanciation. Il a rapporté le cas à la police et envisage de ne pas ouvrir sa pharmacie jusqu’à la fin du confinement. Il n’est pas faux de dire que nous ressentons beaucoup de stress actuellement… Nous faisons appel à la police pour qu’elle nous soutienne pendant cette période difficile en assurant un contrôle aux alentours des pharmacies pendant les heures ouvrables.

Est-ce que votre association et la Pharmacy Owners of Mauritius se sont concertées sur cette question d’ouverture ? Plusieurs propriétaires de pharmacie ne sont pas pharmaciens, donc que se passerait-il au cas où des pharmaciens refusaient d’être à leur poste ?

 

J’avoue qu’il n’y a pas eu de communication entre notre association et celle des propriétaires sur cette question. Chaque pharmacie prend la décision qui lui semble la meilleure en fonction de ses propres réalités par rapport à son personnel et à sa clientèle. Nous sommes dans une situation de confinement national et aucun employeur n’a le droit de forcer un employé à venir travailler si cette personne pense qu’elle prend des risques pour sa santé en se déplaçant. D’autre part, il est bon de noter que la Pharmacy Act et la Dangerous Drugs Act font mention de la présence obligatoire d’un pharmacien pendant les heures ouvrables. De ce fait, une pharmacie devrait rester fermée si son pharmacien n’est pas présent. Cela dit, bon nombre de pharmaciens du privé sont à leur poste en ce moment. L’écoute des malades et leurs conseils sont des aspects de la profession et nous avons reçu la formation nécessaire dans ce domaine. C’est ainsi que nous assurons la continuité dans les soins prodigués aux malades et cette dimension de notre métier est davantage renforcée dans le contexte actuel.

 

Y a-t-il une communication entre les pharmaciens du privé et les autorités de la Santé durant cette crise ? Existe-t-il une collaboration entre les différents « stakeholders » du secteur ? 

Il n’y a pas vraiment de protocole établi, mais nous essayons, à notre niveau, tant bien que mal de garder contact avec les divers « stakeholders » du privé et du public. Les professionnels de pharmacie sont conscients de la nécessité d’être solidaires afin de trouver des solutions collectivement pour le bien de la population. Personnellement, je crois que le dialogue est important, et de ce fait, je suis en étroite communication avec le directeur des services pharmaceutiques et le président du Pharmacy Council. En tant que président de la PAM, il est de mon devoir d’être à l’écoute des doléances des membres, que je transmets ensuite aux personnes concernées. Dans certaines occasions, les autorités agissent très vite, sinon elles prennent beaucoup de temps avant de régler certains problèmes.

Est-ce que les clients sont nombreux pour le moment ? Quels sont les médicaments les plus demandés ?

Il n’y a pas la grosse foule, mais il y a toujours un va-et-vient des clients dans les pharmacies. Les patients souffrant de maladies chroniques viennent s’approvisionner en médicaments habituels, alors que d’autres, par précaution, achètent du paracétamol, des vitamines et d’autres médicaments essentiels à conserver en cas d’aggravation de la propagation du virus dans le pays.

Le risque d’être contaminé concerne les clients aussi bien que le personnel des pharmacies. Quelles sont vos recommandations pour ces deux catégories de personnes ?

D’abord, il s’agit des mêmes conseils valables pour tout le monde, à savoir de garder la distance sociale de deux mètres entre les personnes, comme recommandé par l’OMS, mais aussi le port de gants, de masque, l’utilisation de « hands sanitizer » ou encore se laver fréquemment les mains. En somme, il s’agit de respecter les règles de bonne hygiène sanitaire. Je conseille aussi au personnel des pharmacies de fermer leurs portes pendant quelques minutes une ou deux fois pendant la journée afin de désinfecter les lieux. Le personnel doit impérativement contrôler le nombre de clients qui est à l’intérieur et, si l’espace est restreint, il est préférable d’avoir un client à la fois. Les clients qui sont habitués à une pharmacie de leur localité pourraient passer leurs commandes par téléphone au lieu de venir faire la queue, et ils seront ainsi moins exposés aux risques de contracter le virus. Depuis dix jours, les pharmaciens du privé comme d’autres travailleurs engagés dans les services essentiels, et qui sont en contact direct avec le public, sont en fonctions et il serait bon que le gouvernement prenne l’initiative de faire des tests de coronavirus sur eux, comme c’est la pratique dans plusieurs pays en ce moment.

Des pharmaciens affirment que le stock de certains médicaments commence à s’épuiser et que leurs commandes tardent à arriver. Est-ce que les importateurs et les distributeurs fonctionnent au ralenti en ce moment ? 

En effet, les stocks commencent à s’épuiser, et il y a plusieurs raisons à cette situation. A l’annonce des trois premiers cas de contamination du virus, les Mauriciens se sont rués vers les pharmacies pour constituer un petit stock de médicaments chez eux. La quantité achetée par certains clients peut couvrir une période de six mois, ou même d’une année ! Et ce sur-stockage à domicile a eu évidemment un impact sur les prévisions et les stocks des pharmacies, et ceux des fournisseurs, créant par la même occasion une pénurie artificielle, en attendant que les prochaines commandes arrivent sur le marché. Par ailleurs, en raison du Covid-19, plusieurs pays d’où proviennent nos médicaments ont fermé leurs frontières. Un personnel réduit chez des grossistes ces jours-ci à cause d’un nombre limité de Work Access Permit a aussi eu un impact sur le service de distribution normal. De ce fait, il serait bon que les clients, en cas de manque d’un médicament spécifique, demandent conseil aux pharmaciens, qui peuvent proposer des médicaments de substitution et qui sont disponibles sur le marché.

 

Mais pourquoi les pharmacies ont-elles vendu en quantité exagérée des médicaments très demandés généralement ?

À l’exception des produits pharmaceutiques nécessitant obligatoirement une prescription médicale pour une période déterminée, il n’existe aucune loi limitant la vente de médicaments. Selon nos lois pharmaceutiques, ne pas donner à un client un médicament qui est disponible en pharmacie est un délit. On se rend compte dans la présente situation qu’il est grand temps de revoir la Pharmacy Act, qui date de 1983.

Comment gérez-vous vos différentes responsabilités de pharmacien dans le contexte actuel ?

Malgré les mauvaises nouvelles faisant état de l’augmentation du nombre de cas de contamination de Covid-19 dans le pays, et malgré les contraintes auxquelles la profession fait face, je garde le moral. Outre mes obligations professionnelles chez un fournisseur de médicaments, je suis le président de la Pharmaceutical Association of Mauritius, et je suis membre du conseil du Pharmacy Board. Ces différentes responsabilités me permettent d’avoir une vue globale du secteur pharmaceutique dans le pays et de mieux comprendre les doléances des différents « stakeholders ». Lorsque nous travaillons d’une manière collective, nous arrivons à trouver des solutions. J’avoue que dans le contexte difficile actuel, certaines décisions sont difficiles à prendre, car nous ne pouvons plaire à tout le monde. Personnellement, je reste à l’écoute des membres de la profession et j’essaie de trouver le juste milieu pour faciliter la tâche de tout un chacun. Il y a un travail formidable qui est accompli par les « community pharmacists » et les grossistes, de même que par les confrères du service public durant cette période difficile, même si la communication officielle du gouvernement tend à oublier la contribution discrète des professionnels de pharmacie du privé.