« Rose n’avait jamais eu de projet particulier dans sa vie. Elle avait peur de tout. Sortir dans la rue. Parler aux gens. Découvrir la ville qui était la sienne, celle dans laquelle elle était née et où elle mourrait sans doute. Elle était trop poltronne pour vivre ailleurs. Elle sentait que Lilas allait bientôt laisser la maison, les abandonner elle et Madeleine, et n’en éprouvait aucun chagrin. Elle se posait cependant des questions sur l’après. Pensait que ce départ accélérerait la décrépitude de la maison, la folie de Madeleine. Madeleine qui avait, durant toute la nuit, parlé à cet homme de ses rêves, ou de sa réalité, qui lui faisait mille déclarations d’amour, mille compliments. Rose l’avait entendue se jeter par terre en répétant :
– Redis-moi que je suis plus belle que toutes les femmes que tu as rencontrées dans ta vie, redis-le-moi, redis-le-moi, c’est si bon à entendre…
Rose avait ouvert sa porte au petit matin et l’avait trouvée endormie sur le parquet, le peu de cheveux qui lui restait enroulé dans des bigoudis de toutes les couleurs. Elle l’avait observée. Son visage bouffi était fardé, ses ongles grossièrement vernis étaient longs et pointus comme des griffes. Rose pensa à sa propre laideur. On lui avait tellement dit qu’elle ressemblait à sa mère. Elle courut regarder dans le grand miroir de Madeleine. Un miroir qu’elle avait toujours connu, grand, qui montrait le corps entier. Il était si vieux que certaines taches brunes, comme de la rouille, commençaient à apparaître dessus. Tout dans la chambre était désuet, bon à jeter. La pièce, pensa-t-elle, était emblématique de cette maison de fous.
Fous, ils l’étaient sans doute tous, elle ne se rappelait un seul jour sans qu’il n’y ait eu une dispute, sans que Madeleine casse une assiette, une carafe quelconque. Elle se mettait alors à rire de manière hystérique, ou à pleurer comme une gosse mal élevée. Alix avait prononcé en premier dans la maison le mot folle. C’était un lundi matin. Madeleine était vêtue d’un peignoir vert délavé, sur les ongles de ses pieds nus un vernis qui avait dû être posé, et très mal, plusieurs semaines auparavant, s’écaillait, et ses cheveux noircis, dont certaines mèches avaient la forme des bigoudis qu’elle venait d’enlever, lui tombaient sur la nuque et le front. Le vieux vêtement était à demi ouvert et Rose et sa soeur, qui se préparaient pour aller à l’école, ainsi qu’Alix qui en était déjà, à sept heures du matin, à sa cinquième cigarette, voyaient son ventre bedonnant, ses cuisses plissées. Elle expliquait que quelqu’un était entré dans sa chambre la veille, un homme, et qu’ils avaient eu une très longue conversation jusqu’au petit matin, qu’il était d’une grande beauté, qu’il lui avait baisé la main avant de partir. Alix, dont le visage disparaissait derrière les volutes de fumée, avait lâché le mot. Madeleine s’était mise à pleurer. Personne n’avait tenté de la consoler. Sa folie était devenue officielle. Le père indifférent venait de dire tout haut ce que les filles savaient au fond d’elles depuis plusieurs mois. Elles avaient presque seize ans. Ce jour-là avait également annoncé un autre cycle, celui du silence.
Rose et Lilas étaient parties pour l’école, sans prononcer un mot. Elles étaient maigres. Elles marchaient tous les jours jusqu’à l’école et s’entendaient appeler petites mulâtresses piétonnes. Rose s’en fichait. Lilas était malheureuse. »