De la Cité Vallijee, les échos qui ont succédé au concert Omaz ont été dans l’ensemble positifs. Les commentaires exprimés saluant la performance des artistes et la louable initiative de Paradize Burning venue marquer les 15 ans du décès du chanteur. En complémentarité à ce qui a déjà été dit il reste nécessaire de proposer un autre son de cloche aux échos de Vallijee comme il est annoncé que l’événement pourrait se renouveler à l’avenir. Ce que nous lui souhaitons d’ailleurs. Mais, en amont, il y a aussi nécessité de replacer les choses et les événements dans leur juste perspective afin d’éviter ces déviations et ces récupérations qui pourraient réécrire l’histoire et donner un autre visage au personnage et une autre portée à son oeuvre.
D’où la pertinence d’un autre événement sur lequel réfléchit Bruno Raya en marge de l’anniversaire de Kaya où il sera précisément question de discuter de l’héritage légué et de l’avenir du seggae. 15 ans après, le moment est opportun, surtout que ceux qui ont connu l’homme sont encore là pour témoigner. Ce qui devrait contribuer à replacer les choses dans leur contexte afin de permettre aux nouvelles générations de s’appuyer sur les bonnes bases pour faire avancer oeuvre de l’artiste au sein du paysage culturel de Maurice.
Kaya a, en effet, quitté le seggae dans une phase décisive. Née d’un son roots alliant la base du reggae à celui du séga, sa musique s’est enrichie au fil des expériences pour évoluer en donnant une impression de renouveau au fil des albums et des sorties. D’où Seggae Experience. En s’entourant d’une nouvelle équipe de musiciens cosmopolites, avec cet opus – qui serait le dernier – Kaya proposait une autre sonorité enrichie par des ouvertures vers le jazz, le blues, la musique orientale tout en gardant le séga et le reggae comme base.
Mais ce concept d’ouverture semble avoir été négligée par les quelques nouveaux groupes qui ont récemment rejoint les rangs du seggae. À Vallijee, plusieurs de ces derniers ont proposé une musique qui replonge vers un roots si basique qu’il perd en originalité et ne se réserve alors qu’à ceux qui se disent initiés. Fièrement bâtard, né du métissage, le seggae est une musique généreuse, ouverte, qui s’épanouit par de nouvelles expériences sans jamais se trahir. La démonstration à la ravanne et aux percussions donnée par Percy Yip Tong et sa bande sur la scène a été un beau rappel de la vraie dimension de cette mouvance mauricienne aux accents pluriels.
Kaya était un artiste avant tout mauricien dont la portée du discours avait une dimension universelle  qui s’adressait indistinctement aux “lascars, sinois, africains, blancs.” Il ne parlait pas qu’aux créoles, pas qu’aux seuls rastas. Chose qu’il est plus que jamais primordial de rappeler à ceux qui cèdent à la tentation de renfermer Kaya dans ce noubanisme qu’il dénonçait dans ses textes.
Et si les paroles de Kaya gardent leur pertinence auprès de ceux qui l’écoutent encore, c’est aussi parce que l’homme avait l’art de savoir dire les choses avec poésie et philosophie. Rien à voir avec la violence de certains des textes qui composent le nouveau paysage d’un seggae qui frise l’intolérance et qui sombre dans l’égocentrisme. Saluons ici Azaria Topize dont la composition présentée avec son groupe reprend les principes de la musique paternelle.
Puisqu’on parle de chansons, si les nouveaux groupes ont la technique musicale il serait bien pour certains d’entre eux de revoir leur partie vocale en concédant qu’il n’est pas donné à tous d’être chanteurs. Surtout ceux qui pensent que chanter équivaut à brailler et à postillonner dans le micro. Parfois, même les reprises des chansons de Kaya en ont souffert sur la scène à Vallijee. Nous avons eu droit à des réappropriations insensées et de mauvais goût témoignant d’une méconnaissance de l’oeuvre.
Arrêté après avoir reconnu avoir fumé du gandia lors du rassemblement du MR tenu le 16 février à la rue Edward VII à Rose-Hill Kaya est-il simplement un martyr de la dépénalisation ? Non, sa mémoire doit impérativement aller bien au-delà de cette simple considération et tenir en compte l’ensemble des aspects mis en lumière à travers lui au moment de sa mort. Parmi ces éléments, citons la brutalité policière, l’addiction aux drogues dures, le non-respect des droits des détenus, la pauvreté, les inégalités sociales, l’injustice, la précarité qui entoure certains créateurs, etc. Les événements qui avaient suivi à l’époque méritent aussi que l’on s’y attarde encore puisque les éléments pouvant raviver les braises sont toujours là.
Omaz Kaya à Vallijee a, soulignons-le, eu toute sa raison d’être. Après le concert tenu au stade Joseph Réginald Topize un an après sa mort, celui organisé par la bande à Percy Arouff à la Citadelle, le festival donné par OSB à Olivia, entre autres, les rassemblements autour de la mémoire du chanteur n’ont jusqu’ici pas été nombreux, ni réguliers. Ce, même durant ces périodes où la présence et la pression du public aurait été nécessaire. Comme par exemple lorsqu’il y avait eu de bonnes raisons de douter que les conclusions de ce qui avait été appelé l’Affaire Kaya iraient dans le sens de la justice. D’ailleurs, justice a-t-elle été pleinement rendue dans cette affaire où des zones d’ombres, des non-dits, des doutes planent toujours et laissent place aux spéculations aussi réalistes que fantasques ?
Comment, dans quelles circonstances, pourquoi Kaya est-il mort dans la cellule 6 d’Alcatraz dans la nuit du 20 au 21 février 1999 ? 15 ans après ces questions semblent avoir été oubliées. Même à l’heure de l’hommage on n’y pense plus tandis que sur la scène à Vallijee le 22 février chacun s’était préparé pour son petit discours de circonstances. Mais force est de constater que quelques-uns sont vraiment passés à côté en réadaptant à leur convenance l’image, le sens du message et même la musique légués par Kaya.  
Et, par ailleurs, alors que l’on célèbre ce dernier, qui s’intéresse aujourd’hui à Berger Agathe, tué de sang froid par la police le 22 février 1999 devant une foule de témoins à Roche-Bois, à Gérard Baccorilall, mort en détention policière, à Ras Tilang, et à ces autres précurseurs du seggae dont la fin brutale et tragique ne semble plus indigner ni soulever de questions ?
Ce n’est vraiment pas la grosse foule qui a fait le déplacement pour la cité Vallijee pour ce concert hommage. Et c’est regrettable. D’où la nécessité pour une certaine réflexion autour de tout cela et pour une remise en perspective. Il n’y a pas lieu de désespérer, le seggae comme la mémoire de Kaya peuvent encore être sauvés. Et ils doivent l’être. Le rôle des artistes de la première génération sera ici déterminant comme il leur revient de veiller à la retransmission des valeurs et des principes de cette musique.