Orphée aux enfers dispense pour la dernière fois, ce soir à 19 h 30, sa bonne humeur et sa sympathique effronterie, au théâtre Serge Constantin. Ce bouillonnant et chaleureux déploiement d’énergie a des vertus revigorantes non seulement par sa partition complexe et équilibrée, mais aussi grâce à la liberté avec laquelle Ludivine Petit et la styliste l’ont revisité. Dans ce spectacle où librettistes et compositeur se sont amusés à défaire les mythes de la Grèce antique, des pouvoirs et des diktats musicaux, on rit autant des anachronismes qui émaillent les 90 minutes de réjouissances que des détournements musicaux dont Offenbach a fait ses choux gras.
La dernière partie de cette oeuvre d’Offenbach a longtemps marqué le monde du cabaret, et même celui du western avec son fameux galop infernal, réapproprié sous la forme d’un french cancan où les danseuses lèvent et plient la jambe en sautillant en cadence sur un rythme endiablé, révélant leurs affriolants jupons et volants colorés. Lorsqu’au quatrième tableau de la version mauricienne, on voit les choristes en rang faire place à quatre danseurs et danseuses en tenue orientale, on se pince quelques secondes avant de découvrir l’audacieuse chorégraphie bollywoodienne sur cet air si franchouillard et occidental.
Le terrain de jeu de Bollywood et du french cancan est ici la liesse chamarrée dans laquelle le spectacle se termine dans cette fête organisée en enfer à laquelle les dieux et déesses de l’Olympe sont conviés. Si les choristes et solistes continuent de danser dans le style habituel, les danseurs qu’ils entourent ne lèvent pas du tout la jambe de la même manière. Les figures typiques de Bollywood (bras et jambes de profil à l’équerre par exemple) s’adaptent au rythme et à la musique effrénée d’Offenbach en créant un mystérieux sentiment de décalage, l’image n’étant pas celle habituellement associée à la musique.
Mais avant ces festivités auxquelles Jupiter amène Eurydice qu’il vient tout juste de sortir de sa geôle, on rit tout d’abord de la théâtralité d’une Véronique Zuel en bigoudis et robe de satin mauve, complètement désabusée et fort sarcastique à la vue de son mari Orphée, qu’elle présente comme l’homme le plus ennuyeux de la création… Fou éperdu dans la mythologie, inspirateur du culte de l’orphisme, poète à la musique envoûtante, il devient pourtant chez Offenbach un fieffé hypocrite soucieux de sa réputation, qui manigance quelque ruse pour se débarrasser de sa femme, tout en faisant semblant de l’aimer pour satisfaire l’opinion publique.
Lorsqu’il joue de son crincrin, comme le dit sa piquante épouse, le premier violon de l’orchestre se lève et marche sur scène, marquant la première intrusion des musiciens dans le jeu d’acteur. Les musiciens placés en fond de scène au premier acte vont aussi se couvrir de masques blancs annonciateurs de la duperie et le chef Martin Wettges interagit aussi à un moment avec Jupiter, un Michel Gann efficace et plein d’aplomb dans ce rôle.
La plume et le papier avec lesquels Eurydice explique à son époux qu’elle « quitte la maison parce qu’elle est morte, qu’Aristée est Pluton et que le diable l’emporte » deviennent un téléphone portable, sur lequel elle compose son texto pour Orphée. L’Olympe est ici un hôtel à néon vert, Pluton un rocker en tenue de cuir noir, et Jupiter séduit Eurydice en enfer au son d’une guitare électrique. Ayant tout bonnement troqué sa robe d’apparat pour le jean et les baskets, la prisonnière pleure sur son sort — vous ne savez ce que la privation de liberté peut faire à une femme — et dialogue en créole avec ce soiffard de John Styx, repoussant ses avances avinées et hoquettantes. Cet homme au visage à demi noir, déjà si ridicule dans son costume “devant-derrière”, pleure quant à lui sa Béotie…
Symbolisant le double jeu, la cape de voile dorée qui revêtait Aristée revient lorsque Jupiter s’introduit dans le boudoir de Pluton où Eurydice est enfermée, pour entrer dans un mémorable jeu de séduction. Le fait qu’il soit transformé en insecte aux ailes transparentes ne devient vraiment évident qu’au fameux duo de la mouche.
Sur cette scène remplie de comédiens, les éléments de décor consistent en quelques accessoires symboliques, la vidéo et quelques bruitages (ambiance champêtre, sonnerie, foudre et tonnerre, etc.) achevant de créer l’ambiance pendant les scènes de dialogues. C’est au final l’équilibre tant dans la partition que le jeu entre les quatre solistes et les choristes, qui prennent ici véritablement part à l’action par le chant et le jeu.
On se souviendra de Mercure tout excité par sa visite en enfer, d’une Diane en Britney Spears qui déchire, d’un petit Cupidon à la voix perçante et d’une Vénus éplorée, une Junon ténébreuse et bien d’autres visages familiers de la scène lyrique mauricienne… Toute cette joyeuse troupe ne devrait pas jouer les prolongations, les musiciens du Winterthur Youth Symphonic Orchestra et le chef Martin Wettges pensent déjà au retour. Quel dommage après tout ce travail !