À peine un mois après son installation à l’hôtel du gouvernement, l’Alliance Lepep, dirigée par sir Anerood Jugnauth, doit faire face à deux bombes à retardement. Le premier s’est manifesté sans crier gare, au lendemain des premières pluies diluviennes d’été, avec des fissures qui allaient devenir de fractures sur la route Terre-Rouge/Verdun, au point où pour les prochains trois mois, il ne sera pas question d’ouvrir ce tronçon stratégique au trafic routier. Le coût de ces 17 kilomètres de route est de l’ordre de Rs 4 milliards, sans compter les frais supplémentaires de réparation.
L’autre dossier conséquent porte sur la résiliation du contrat-jackpot de Rs 10 milliards de Betamax assurant le fret pétrolier pour le compte de la State Trading Corporation (STC). La bataille a été rude car sur le comité ministériel, où les représentants du groupe Bhunjun ont lutté bec et ongles pour justifier la pertinence de ce contrat. Mais également au sein du conseil des ministres, où l’aile de la prudence a essayé en vain de renverser l’ardeur des pro-résiliation. Que ce soit sur la route Terre-Rouge/Verdun ou le dossier Betamax, la partie est loin d’être terminée car les parties concernées ne s’avoueront pas vaincues de sitôt.
Néanmoins, au fur et à mesure que les jours passent, des informations de plus en plus en troublantes surgissent de part et d’autre au sujet de la route Terre-Rouge/Verdun. Sur le terrain, l’effondrement de la route sur le tronçon passant par Valton s’accentue de jour en jour. C’est inéluctable compte tenu de la mauvaise qualité des travaux. Délibéré ou non ! En fin de semaine, les techniciens, déployés d’urgence sur le site, tentent d’évaluer les risques de dégâts à un pont construit dans les parages suite aux effets des pluies diluviennes sur la base de cette route. Des travaux sont en cours d’exécution pour éviter d’autres détériorations dramatiques.
Le débat a pris une autre tournure en cette même fin de semaine avec les révélations formulées par le nouveau ministre des Infrastructures publiques, Nando Bodha, à l’effet que les fissures avaient été relevées sur le même tronçon Ripailles/Valton bien avant la livraison du chantier, soit en février 2013. Mais plus grave est le fait que toutes les parties concernées par la réalisation du projet routier Terre-Rouge/Verdun, que ce soit la Road Development Authority (RDA), les consultants Egis BCEOM et le contracteur Colas, se seraient ligués de manière consciente ou inconsciente pour dissimuler cette information capitale à la population et la mettant à risque à n’importe quel moment.
La responsabilité de la RDA est engagée au plus haut niveau car il est du devoir de cette institution, qui brasse des milliards de roupies de fonds publics pour l’exécution des travaux d’infrastructure majeurs dans le pays, de signaler tout dysfonctionnement dans les chantiers. L’audit des contrats alloués par la RDA depuis 2010 confié au Public Sector Efficiency Bureau (Bureau Anti-Gaspillage), qui s’attaquera à ces travaux en priorité, devra établir « a clearer picture of what went wrong at the RDA and also why ».
Dans l’immédiat, le ministre Bodha s’est contenté de faire un réquisitoire contre la RDA sur la base des faits avec pour conséquence, directe ou indirecte, que le General Manager, Kadressen Dorsamy, n’a eu d’autre choix que de faire valoir son droit à la retraite de la fonction publique. La question qui reste posée est si ce droit légitime de ce haut fonctionnaire sera entretenu de manière positive dans la conjoncture. Le ministre s’est appesanti sur le fait que dix mois avant la livraison de cet important chantier, soit en février 2013, la route Verdun/Terre-Rouge présentait des premiers cracks sur le tronçon Ripailles-Valton, soit au même endroit où d’importants dégâts ont été constatés le week-end précédent.
Revirement de situation
Pour étayer ses dires, Nando Bodha s’appuie sur des faits, notamment une Site Visit organisée en catastrophe par les ingénieurs en date du 27 février 2013. Un rapport technique est rédigé avec des mesures correctives à prendre pour parer à toute dégradation de l’état de la route. L’on notera que les réponses fournies par l’ancien vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures publiques, Anil Bachoo, à une PQ de Raffick Sorefan lors de la séance parlementaire du 23 mai 2013, ne fait nullement état de ce détail précis. Il a même refusé de faire état de la teneur du rapport technique.
« I am informed that the Road Development Authority has not appointed Mr P. personally. Geotechnical expertise forms part of the services to be provided under the consultancy contract for the project. In this context, the consultant, Egis International, mobilised Mr P. on two occasions as a short-term expert and an amount of Euros 12 200 has been paid to the firm as per the rates in the contract. Reports of the geotechnical expert which are of a purely technical nature cannot be made public at this stage », avait déclaré Anil Bachoo à cette occasion.
Premier revirement de situation après le constat du 27 février 2013. Contre toute attente, la firme de consultants, Egis BCEOM, qui avait soumis ce rapport à toutes les parties engagées, devait se rétracter et annoncer l’abandon des travaux de drains à être effectués. Cette zone d’ombre demande à être élucidée car c’est de là que part la RDA Saga, que ce soit pour la route Terre-Rouge/Verdun, pour la première phase de la Ring Road à Pailles, entre autres.
Dans une missive expédiée à la RDA et à Egis BCEOM, le Contract Manager s’est posé la même question : « Contractor acknowledges rejection of drawing « COL-5082-A-O-WDR-DRA » for construction of trench drain at the bottom of embankment between Ch. 8+020 to Ch. 8+320, by Engineer letter 2013/059/AV dated 1st March 2013. contractor considers that this trench drain was essential for the prevention of cracks in road surface in future and unable to understand the reason for this rejection. […] Based on Engineer’s instruction Contractor shall stop the construction of trench drain. »
Sur la base de cette correspondance, aucune des parties ne peut plaider l’ignorance. La RDA donne son feu vert pour des travaux de colmatage en surface. Jusqu’à la semaine dernière, les cracks du 23 février 2013 resteront un secret bien gardé. Aucun des techniciens concernés ne lève le voile à ce chapitre. Devant la pression de plus en plus insistante, le contracteur Colas, une des principales cibles de dénonciations, décide de passer à l’offensive.
Échec au Standard Penetration Test
Les représentants de Colas procèdent à un briefing du ministre Bodha sur les dessous de l’épisode des fissures du 27 février 2013. Dans une tentative de se tirer d’affaire, Colas se fait l’avocat pour des travaux de construction de drains en vue d’évacuer l’eau de pluies et atténuer les risques de détérioration de la route.
À ce stade, le ministre des Infrastructures publiques est catégorique quant aux responsabilités de Colas, de la firme Egis BCEOM et de la RDA, impliquées dans un complot présumé pour retenir des informations cruciales à la sécurité publique. L’avis de l’Attorney General’s Office sera sollicité pour des suites au pénal contre les comploteurs allégués.
Au cours des trois mois à venir, où le tronçon Ripailles/Valton sera condamné à la circulation alors que des travaux d’aménagement des deux côtés de la route seront accélérés avec une étape de testing prévu. La phase de reconstruction de la route Terre-Rouge/Verdun sur pilotis ne sera envisagée qu’après analyses des tests effectués. Qu’en est-il des coûts des travaux ? Il est prématuré d’avancer un chiffre dans la conjoncture, répond le ministre Bodha, qui rappelle que l’aménagement des drains n’a pas encore démarré.
En parallèle, une contre-expertise confiée à des spécialistes de l’Agence internationale japonaise de coopération (JICA) et de l’ARQ Consulting Engineers confirme que la route Verdun/Terre-Rouge a échoué au Standard Penetration Test, dont le but est de déterminer la résistance du terrain pour la construction d’une route. « N value 6 is too low to hold the embankment structure ; cracks at the road surface may connect to the natural ground ; landslide in natural ground shall be considered », ont conclu les experts.
« Cette résistance est mesurée sur une échelle de 0 à 50, en sachant qu’il faut un minimum de 30 pour pouvoir construire une route. Les retombées de la JICA sont que la N value de cette terre est de 6. Si ti fer sa test-la depi avan, li ti pou kler ki pa kapav fer sa simé-la lor la », a expliqué le ministre Bodha.