Deux semaines après la conclusion de l’exercice de comptabilisation des coupures bancaires, soit en devises étrangères, soit en roupies dans le sillage de l’opération « Lakaz Lerwa Lion » avec l’arrestation de l’ancien Premier ministre Navin Ramgoolam, une question à Rs 224 millions revient comme un leitmotiv. Comment se fait que des fonds aussi importants, notamment les Rs 110 millions en dollars, soient arrivés à River Walk sans soulever de suspicion ? Mais pire encore demeure le fait que la très grosse majorité des coupures en dollars américains sont « unused » jusque-là, pour utiliser un jargon du milieu bancaire, en d’autres mots des billets de banque encore vierges. Le même constat est dressé par rapport à une importante quantité de billets de Rs 2 000 recouvrés dans les deux coffres-forts et les quatre valises codés du suspect Navin Ramgoolam. Des agents de l’US Federal Bureau of Investigation (FBI), dépêchés d’urgence à Maurice pour une enquête complémentaire, sont actuellement engagés dans un exercice d’Information gathering pour essayer de démêler cet écheveau. L’ancien PM a par contre bénéficié d’un sursis jusqu’à mardi prochain pour le démarrage de son interrogatoire à double volet, soit sur le Conspiracy pour le Cover-Up de l’agression au campement de Roches-Noires dans la nuit du 2 au 3 juillet 2011 et sur le délit de blanchiment de fonds pour deux montants confirmés de Rs 220 millions et de Rs 4 millions.
Tous ceux qui ont assisté à la comptabilisation du butin découvert dans les Navin’s Coffers en sa résidence à River Walk n’arrivent plus à retenir la langue devant un fait inhabituel. Les coupures de 100 dollars sont neuves et constituent des liasses intactes placées dans les valises, donnant l’impression qu’elles proviennent « directly from a bank vault » et même qu’elles sont des « never used bank notes ». Ce détail, à l’effet que les billets de banque n’avaient pas encore été mis dans le circuit bancaire normal, est reconnu quasi unanimement par ceux qui ont eu la chance de voir une aussi importante somme d’argent.
« Mais il n’y a pas que l’aspect physique de ces coupures bancaires, nullement froissées par la manipulation de tierces parties. Les numéros de série des billets de 100 dollars entassés en liasses se suivent de manière systématique. Un aspect qui intrigue encore plus d’un », soulignent des sources concordantes approchées par Le Mauricien pour la confirmation de cet aspect troublant d’autant plus que les équipements utilisés pour l’inventaire des billets pendant cinq jours au début de février n’a détecté aucune fausse coupure de banque, que ce soir pour les roupies ou les devises étrangères.
« À ce stade, nous ne pouvons rien confirmer ou infirmer à ce sujet. Une enquête est en cours en vue d’établir l’origine de ces billets de banque », fait-on comprendre officiellement du côté des Casernes centrales, qui ajoutent qu’à ce jour les agents américains du FBI, au nombre de deux selon certaines sources, n’ont pas encore eu accès aux billets de banque saisis et gardés sous escorte de membres armés de la Special Supporting Unit (SSU) 24 heures sur 24 au QG du Central CID.
Des recoupements d’informations effectués auprès de différentes sources indiquent que la mission du FBI est d’établir au-dessus de tout soupçon la provenance d’une aussi importante somme d’argent en dollars américains sans écarter aucune piste possible dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international ou autres délits transfrontaliers. Un indice qui devra déterminer l’orientation de l’enquête du FBI reste les numéros de série des billets de banque et des indications des noms des villes américaines, dont New York et Chicago, sur des « blanks band plastic with label » dans les Exhibits relevés par les limiers du Central CID.
Compléments d’informations
À ce matin, le FBI n’avait pas encore établi des contacts officiels avec le Central CID pour des compléments d’informations sur les coupures de 100 dollars. De son côté, intervenant à l’Assemblée nationale, vendredi dernier, le ministre des Services financiers et de la Bonne Gouvernance, Roshi Bhadain, a confirmé cette collaboration du FBI à l’enquête sur le blanchiment de Rs 224 millions reproché à l’ancien Premier ministre.
« This Government has already solicited the assistance of the US Government with regard to the millions of US dollars which have entered our country. The US Federal Bureau of Investigation, the FBI, is in Mauritius as from today to look into this matter », devait-il faire comprendre à ce sujet.
Auparavant, faisant état de la détermination des autorités à aller au fond de ce scandale ébranlant les services financiers, Roshi Bhadain s’est appesanti sur le fait que « it appears that this was only the tip of a melting iceberg. This Government will now track down every single cent of ill-gotten gain which has left our shores whether in suitcases, by electronic transfers, by the use of credit cards as bank accounts or the use of prête-nom to hold assets in other jurisdictions ». Il a ajouté que nul suspect ou complice ne sera épargné même s’ils ont cherché refuge ou exil à Parme, Milan ou Venise.
Un même constat a été dressé en ce qui concerne la qualité physique (never-used bank notes) et la succession des numéros de série de la majorité des coupures de Rs 2 000. Pour cet aspect de l’enquête, l’ancien gouverneur de la Banque de Maurice, Rundheersing (Manou) Bheenick, devra être mis à rude épreuve lors des prochaines séances d’interrogatoire par les hommes de l’assistant commissaire de police Heman Jangi.
Aucune des sources officielles n’a voulu s’aventurer pour anticiper les explications que ce soit du FBI ou de la Banque de Maurice au sujet des coupures bancaires saisies et qui devront faire l’objet très bientôt d’un Retaining Order émis par un juge siégeant en référé à la demande de l’Assets Recovery Unit de l’Office of the Director of Public Prosecutions.
Toutefois, des premiers éléments devront être versés dans le dossier à charge avec le début de l’audition Under Caution de Navin Ramgoolam fixé pour mardi à 10 heures, selon Me Gavin Glover, dont les services ont été retenus par l’ancien Premier ministre. Le Central CID avait voulu démarrer cet exercice dans la journée d’hier. À la demande de Navin Ramgoolam, qui a réclamé quelques jours pour mieux se préparer, l’interrogatoire a été reporté.
Fuites dans la presse
D’entrée de jeu, la déclaration volontaire de l’ancien Premier ministre au sujet du nombre de comptes bancaires, de Bank Vaults qu’il opère en son nom personnel ou de son épouse, Veena Ramgoolam, est attendue car elle devra faciliter le Money Trail initié avec le Judge’s Order pour le gel de ses avoirs.
À ce stade aucune indication officielle quant à la préférence du Central CID pour l’interrogatoire à partir de mardi. La Special Cell, menée par le surintendant Mannaram et l’assistant surintendant de police Rugbur, a le choix entre le délit de Conspiracy dans la Roches-Noires Saga et celui de blanchiment de fonds avec les premières informations des banques soumises en cours de semaine prochaine.
En ce concerne le volet du Cover-Up de l’agression de Roches-Noires, le dernier échange d’affidavits dans la demande d’injonction de Navin Ramgoolam contre le décryptage de ses six téléphones cellulaires devait intervenir dans la journée avec le Central CID répondant aux appréhensions de fuites exprimées.
L’ancien Premier ministre a dénoncé de manière véhémente la publication dans la presse d’éléments d’informations de l’enquête policière, qui auraient dû être encore sous le sceau du secret de l’instruction. Il suppute une connivence de la police à cet effet.
Au cas où il n’y a pas d’autres affidavits à venir, la juge Rita Teeluck siégeant en référé a prévu d’entendre demain les arguments de la Legal Team de l’ancien Premier ministre, notamment Mes Yousuf Mohamed, Senior Counsel, Gavin Glover et Hiren Jankee (avoué) et ceux du State Law Office. Le Ruling au sujet de l’examen par l’IT Unit de la police des « secrets » de Navin Ramgoolam n’est pas prévu pour la fin de cette semaine…