Encore agile pour ses 85 ans, la démarche alerte et cette sérénité dans la voix, Clifford Oxenham, le président et directeur général d’E.C. Oxenham & Co. Ltd, est le dernier de la lignée des Oxenham à être à la tête du patrimoine de vins légué par son père, feu  Edward Clark Oxenham. Ce mercredi, l’entreprise familiale de vin Oxenham célèbre ses 85 ans d’existence, date qui sera marquée par le lancement d’une nouvelle identité et par un passage de témoin à la direction. L’occasion de faire un tour d’horizon sur le riche parcours de cette entreprise familiale qui fait encore la fierté de notre patrimoine.
Cette fabrique de vin, qui a vu le jour en 1932, est pour ainsi dire historique. « Nous sommes l’unique entreprise familiale à avoir existé avant la Seconde Guerre mondiale encore en activité », confie fièrement le patriarche, Clifford Oxenham. Dans ses yeux bleus, on voit luire une petite étincelle de bonheur, gage de sa fierté d’avoir su relever le défi. Oxenham produit une trentaine de spiritueux. Ayant élargi cette année la gamme de vins fruités Divine avec la saveur goyave, elle s’apprête à exporter pour la première fois le rhum Bougainville. Dans les prochains mois, elle se lancera également dans une nouvelle activité.
Clifford Oxenham aura d’abord une pensée élogieuse pour son frère aîné, Nutcombe, décédé, son mentor qui lui avait demandé de reprendre avec lui les rênes de l’entreprise de la fabrique de vin après le décès de leur père en 1948. « Nutcombe s’est occupé de la fabrication et moi de la vente. » Et dire que Clifford rêvait de devenir ingénieur ! Alors qu’il avait 15 ans, il avait décroché un premier boulot comme apprenti électricien dans la compagnie Pearmain, aujourd’hui connue comme Dynamotors. Il se chargeait d’installer des circuits électriques sur les propriétés sucrières. « Je gagnais alors Rs 7,50 par semaine. Lorsque mon frère m’a demandé de le rejoindre dans l’entreprise familiale, j’avais 19 ans. Je me souviens du lourd travail à effectuer. On n’était pas encore à l’ère de la modernisation. J’ai aidé dans le lavage des bouteilles, à mettre en place les bouchons, coller les étiquettes sur les bouteilles et j’étais dans un premier temps responsable de ceux qui travaillaient sur les machines de remplissage de bouteilles. »
Face à « 11 compétiteurs féroces »
Clifford Oxenham fait un arrêt sur certaines de ses images qui défilent dans sa tête et nous décrit l’univers où il évoluait tout en insistant avoir « tout appris » sur le tas. « On avait 11 compétiteurs féroces de fabricants de vin qui se disputaient le marché et seulement trois camions pour livrer notre vin », se rappelle-t-il. Pour se démarquer de ses concurrents, le père de Clifford Oxenham avait une recette particulière : relever son vin par l’arôme de fruits locaux. Au fil des années, ce même vin aura connu des améliorations en saveur. « Je le revois, un verre de vin de son cru en main en s’exclamant “Eureka !”. » La formule secrète des Oxenham, cet élixir si précieux, avait maintenant un nom, « Eureka », dont il sera 85 ans plus tard difficile de se départir. « Mon père a cru en son produit faisant fi du lobby des importateurs de vins français, qui ne voulaient pas d’un produit local. »
Clifford Oxenham réfute le terme de visionnaire. « Le visionnaire, c’est mon père. Moi, j’ai contribué à renforcer le succès de l’entreprise par la force du travail. J’ai tout appris sur le tas. » Il nous décrit avec une précision incroyable, malgré son grand âge, la fabrique qui ouvrit ses portes à Port-Louis, rue La Poudrière, pour la fabrication de vin et l’embouteillage, rue Édith Cavell, puis rue Harris. « Les ressources financières n’étaient pas brillantes et avec la cherté de la vie, il a fallu s’accrocher. La douzaine de bouteilles de vin se vendait à Rs 7,70 et la douzaine de chopines à Rs 4,75. Le salaire des employés passait alors de 75 sous à 95 sous et les “helpers” de camions de Rs 4,25 à Rs 4,75. Ce n’est qu’à partir des années 50’ qu’il y a eu une petite révolution au niveau des machines. »
Concernant les heures de travail, il relate : « On travaillait de 7h à 19h les jours de fête et une fois, on s’est même retrouvé à travailler de 7h du matin à 5h le lendemain. On faisait 15 000 chopines par jour et c’était un vin produit à partir de la macération de fruits. À un certain moment, il a fallu importer ces fruits. Les bouteilles avaient une capacité de 65 cl et on vendait sur les propriétés sucrières, avec des clients, etc. »
C’est à partir du début des années 50’ que Clifford et son frère ont amélioré le vin en modernisant la fabrique. Aujourd’hui, les Oxenham font du rhum diversifié, du champagne ainsi que des vins mousseux et locaux à base de letchis fabriqués par un partenaire en Inde et servis à bord des avions d’Air India. Le vin le plus prisé par les clients d’Oxenham, le patriarche nous dira sans détour que c’est « le rosé ». Il poursuit : « On a tenu 85 ans et Oxenham est aujourd’hui l’une des plus anciennes entreprises “Made in Moris”. Mercredi, on dévoilera nos derniers produits et les technologies sophistiquées de fabrication et de mise en bouteille acquises récemment. »
Régularité et force du travail
Clifford Oxenham se souvient de son planning au quotidien lorsqu’il ouvrait tous les matins à 7h la fabrique de vin à Port-Louis et qu’il fallait embouteiller 2 000 bouteilles pour la livraison et 10 000 chopines en logements de 33 cl et 66 cl. Il a appris à manier les fûts, à maîtriser l’embouteillage, la livraison et, surtout, à cumuler plusieurs casquettes, notamment celles de comptable et responsable des ventes. « Mon succès repose sur la régularité, la discipline et la compréhension des travailleurs. Rien n’a été fait dans le dénigrement. Tout reposait sur la collaboration des uns et des autres. On a aussi eu de mauvais moments, mais je préfère m’attarder sur les belles choses, comme quand un de mes frères a appris le métier d’oenologue, à Dijon. Aujourd’hui, on compte trois oenologues dans la famille. »
Clifford Oxenham insiste sur le fait qu’il « faut être psychologue » quand on travaille dans le vin. Devant notre étonnement, il part d’un grand éclat de rire. « Avec le temps, la psychologie aide à définir les comportements. Aucun employé ne se trouve au bas de l’échelle dans l’entreprise des Oxenham. Un bon directeur se doit de se mettre au même niveau que chacun de ses employés en étant respectueux à leur égard et en les aidant à être productifs dans la filière qu’ils occupent. C’est une attitude qui génère un bon rendement. »
Mercredi, Clifford Oxenham passera le flambeau à un autre membre de la lignée des Oxenham. « C’est un passage obligé de transmettre ses connaissances à d’autres pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Je suis père de quatre enfants et grand-père de 12 petits-enfants. Mon frère Nutcombe avait la sagesse et la stabilité, alors que moi, j’avais la fougue de la jeunesse d’antan, la discipline et le désir de réussir. La modernisation a été d’un apport considérable, mais notre plus grande force repose sur la fidélité et la confiance de nos clients. »  
Le président et directeur général d’E.C. Oxenham & Co. Ltd, Clifford Oxenham, n’abdiquera pas pour autant complètement. Il continuera à s’occuper et à avoir l’oeil sur l’entreprise familiale tout en se déchargeant simplement de lourdes responsabilités. « Mon souhait est que cette entreprise, qui date de l’avant-guerre, perdure et que chaque génération qui viendra fasse briller haut ses couleurs. Ma fierté, c’est ma réussite. À 85 ans, je ne peux que dire “Eureka”, notre vin familial se bonifie. 85 ans de réussite qui se fêtent avec mes employés, qui font tous partie d’une seule et même famille. »