près le passage du cyclone Giovanna, les pêcheurs aux casiers font le compte pour évaluer les pertes. Il en est ainsi après chaque cyclone ou raz-de-marée. Ces équipements disposés en mer résistent mal aux fortes houles. Emportés, ils représentent non seulement une perte pour les pêcheurs mais aussi un danger pour l’environnement marin car ils continuent leur pêche à jamais…
Bambous Virieux, 11 heures. C’est l’heure à laquelle la majorité des pêcheurs rentrent de leur journée. Ici, la plupart d’entre eux pratiquent la pêche aux casiers. Patrick Michael Souci, président de l’Association Soleil Levant, interpelle ses membres pour connaître le nombre de casiers perdus pendant le passage du cyclone Giovanna. Deux. Six. Dix. Le nombre varie en fonction du matériel disposé en mer.
Les pêcheurs de Bambous Virieux sont particulièrement concernés par la perte de casiers en raison de leur exposition au vent du sud-est. « On dit toujours que nous sommes dans la “gueule” du vent », avance Patrick Michael Souci.
Bouleversés par de récents démêlés avec la justice dans le cadre de leur opposition à la présence d’une ferme marine dans la région, la plupart des pêcheurs de Bambous Virieux ont l’air dépassés. Nicol Nobin, un des plus anciens pêcheurs de la localité, ne cache pas son amertume. Une fois de plus, la houle a emporté quelques casiers. Mais que faire à part trouver le moyen d’en fabriquer d’autres ? « L’année dernière, après le raz-de-marée, nous avons demandé une aide au ministère de la Pêche. Mais jusqu’ici, nous n’avons rien reçu. Pensez-vous que nous allons quémander de l’aide encore une fois ? »
Moussa, un autre pêcheur du village, est d’avis que les problèmes des pêcheurs aux casiers ne seront jamais résolus. « C’est quelque chose qui arrive à chaque fois qu’il y a du mauvais temps. » Quant à demander de l’aide, il avance : « Initil sa bann zafer la ! »
Un casier coûte entre Rs 1 500 et Rs 2 000. Si beaucoup de pêcheurs savent en fabriquer, en revanche, il faut trouver les matériaux adaptés sur le marché. En cas de mauvais temps, tous les pêcheurs du pays ont droit à une allocation, puisqu’ils ne peuvent travailler. En revanche, le précieux matériel de pêche n’est pas remboursé.
Raz-de-marée
En août 2011, les pêcheurs du sud-est et du sud-ouest ont souffert de la forte houle qui a frappé la région.
Selon les recensements du ministère de la Pêche, 174 pêcheurs au total –  86 à Bambous Virieux, 66 à Riambel et 22 à Baie-du-Cap – ont perdu leurs casiers à cette occasion.
Ceux de Baie-du-Cap ont reçu le mois dernier un don de matériaux du Chantier naval de l’océan Indien pour la fabrication de nouveaux casiers. Également sur la liste, ceux de Bambous Virieux attendent toujours. « Comment faire pour nourrir notre famille en attendant ? Personne ne se pose la question ! » avance Patrick Michael Souci.
La pêche aux casiers est une activité pratiquée à travers le monde. S’il permet de ramener un plus grand nombre de poissons qu’une simple canne à pêche par exemple, il comporte aussi quelques inconvénients. « Un casier doit être remplacé tous les trois ou six mois selon la qualité des matériaux », souligne le président de l’Association Soleil Levant.
Cela signifie pour les pêcheurs investir à chaque fois au minimum Rs 1 500 dans un nouveau casier. « Le bon fil de fer galvanisé dure un peu plus longtemps, mais il coûte aussi plus cher. »
La fabrication d’un casier prend environ une semaine. Noël Appollon, spécialiste en la matière, explique qu’il faut d’abord séparer les fils puisque le matériau est vendu en gros rouleau. « Ensuite on commence à les nouer pour en faire les différentes parties du casier. »
Ce processus prend à peu près deux jours. Il faudra ensuite trois jours supplémentaires pour monter l’équipement lui-même. En général, le casier utilisé par les pêcheurs locaux varie entre 4 x 4 pieds à 10 x 8 pieds. Lorsqu’on le pose en mer, il faut y placer une grosse pierre pour le “plomber”.
Ce qui explique pourquoi les pêcheurs aux casiers doivent toujours travailler en équipe de deux ou trois. « Ce n’est pas facile de ramener un casier avec une grosse pierre, sans compter sa prise », explique Patrick Michael Souci.
Une bonne prise peut rapporter au pêcheur entre Rs 5 000 et Rs 6 000. S’ils sont à plusieurs, il faut bien entendu partager les gains. « Autrefois on ramenait un casier un jour après l’avoir posé. Mais de nos jours, comme il y a moins de poissons, cela se fait tous les deux jours. »
Pour attirer les poissons, les pêcheurs placent des algues dans le casier. Mais avec la pollution, même les algues deviennent rares. Le secret du casier réside dans la fabrication de son entrée : le poisson doit pouvoir y entrer facilement sans toutefois en sortir…
De même, les mailles des casiers fabriquées actuellement sont suffisamment grosses pour laisser repartir les petits poissons. La pêche aux casiers se pratique autant dans le lagon qu’en haute mer. Pour ce faire, les pêcheurs doivent naviguer jusqu’à 4 000 à 5 000 noeuds nautiques. La pose du casier se fait à environ 30 mètres de profondeur.
Faire face aux voleurs
Le mauvais temps n’est pas le seul élément qui affecte les pêcheurs aux casiers. Ils doivent également faire face aux vols. Si dans certains cas, on se contente de prendre le poisson, dans d’autres on emporte carrément le casier. « Pour qu’ils puissent retrouver leur matériel, les pêcheurs placent généralement un flotteur au casier. Si c’est un repère pour eux, ça l’est aussi pour les voleurs… »
Pour faire face à cette situation, Patrick Michael Souci a préféré munir sa pirogue d’un GPS. « Cela me permet de savoir exactement où j’ai posé mes casiers. » Malheureusement, tout le monde ne possède pas ce bijou de technologie.
Dans la région de Bambous Virieux, on pêche particulièrement le corne et le cordonnier. « Le corne est un poisson très apprécié. Les restaurants en achètent en grande quantité. »
Cependant, les pêcheurs ne font pas leurs propres marketing. Ils préfèrent vendre leurs poissons au “banian” qui se charge de les écouler sur le marché. « C’est vrai que cela nous aurait été plus profitable si nous vendions nous-mêmes nos prises, mais après une journée de pêche nous rentrons fatigués. »
Après des générations à pêcher aux casiers, les pêcheurs ne comptent pas abandonner ce matériel malgré les inconvénients qu’il représente. Développer un autre type de pêche leur demanderait un investissement conséquent. Ils ne sont pas non plus convaincus par les démarches du ministère de la Pêche visant à permettre aux pêcheurs artisanaux d’aller pêcher en haute mer. En attendant, ils comptent sur leur propre volonté pour s’en sortir.