Dans la soirée du 15 avril dernier, la cathédrale Notre-Dame de Paris, l’un des plus vibrants symboles de la capitale française et de l’histoire de ce pays, était la proie des flammes sous les yeux consternés du monde, livrant, en Live, son lot d’images les unes plus impressionnantes que les autres. Si la structure du bâtiment semble intacte, ce joyau de l’architecture gothique est aujourd’hui totalement défiguré, sa toiture ayant entièrement été réduite en cendres. Ce soir-là, le spectacle, c’est vrai, était intense lorsque, minute après minute, nous assistions à la disparition d’une partie de cet incroyable édifice. Mais une fois l’émotion passée, une question surgit : pourquoi la perte d’une cathédrale, aussi belle soit-elle, et quand bien même illustrerait-elle à elle seule tout un pan de l’histoire française, nous émeut-elle si profondément aux quatre coins de la planète ? Et à l’inverse, pourquoi sommes-nous si indifférents lorsque se produisent d’autres drames de bien plus grande importance, car engageant cette fois des vies humaines ?

Bien sûr, nulle intention ici de prétendre que nous devions détourner les yeux de ce spectaculaire incendie, ou encore que nous aurions dû rester impassibles face au ravage de ce bâtiment empreint d’un illustre symbolisme, bien que d’abord religieux. Pour autant, cette question demeure le point central de notre engagement intellectuel et émotionnel face aux drames et autres calamités, naturelles ou non. Comment en effet expliquer qu’un incendie – rappelons-le, non criminel et n’ayant fait aucune victime – puisse provoquer un tel émoi international quand, dans le même temps, se produisent des exactions quasi ignorées de tous au Yémen ou en Libye ? Comment ce sinistre aura-t-il éclipsé le drame des migrants en mer, refoulés régulièrement, ou celui des Vénézuéliens qui, depuis des mois, vivent une situation insoutenable dans un pays où le simple accès à l’eau devient un véritable parcours du combattant ? Ou encore, alors que brûlait la cathédrale, la dizaine de morts recensée après le passage de tornades dans la région américaine de Nouvelle-Angleterre ? Autant de faits d’actualité qui n’auront eu droit qu’à un regard distant.

La responsabilité, nous l’avouons, nous revient dans une large partie. Nous, les médias, avons en effet failli à notre devoir lorsqu’il s’agit, en matière d’actualité étrangère principalement, de resituer les priorités, de mettre l’accent sur des événements qui, même situés aux antipodes, mettent en péril des sociétés entières, engageant trop souvent même des vies humaines. Et il en est malheureusement de même quant aux grands enjeux planétaires, notamment environnementaux, et dont nous ne mesurons que trop peu la portée. Un seul exemple suffit : alors que se consumait le toit de la cathédrale, un rapport était publié à l’autre extrémité de la planète, lequel évoquait une tentative ratée d’insémination artificielle de la tortue à carapace molle du Yangtsé. Certains ne manqueront bien sûr pas de se dire : « Oh, juste une tortue ! ». C’est vrai, sauf que cette femelle tortue est décédée et que seuls subsistent encore trois représentants de son espèce. Cette tortue, décimée par la chasse, rejoindra donc bientôt notre dodo dans la déjà trop longue liste des espèces disparues. Quant à savoir pourquoi nous devrions nous en émouvoir, la réponse apparaît d’elle-même : d’abord parce que cette espèce avait autant le droit de peuplement que la nôtre et, ensuite, parce que comme toute autre espèce, elle jouait un rôle primordial dans la chaîne du vivant.

Le réchauffement des façades du célèbre édifice parisien nous aura aussi fait oublier un instant celui plus problématique de la planète. Ainsi, lundi, jour du sinistre, des chercheurs, lors d’un congrès à Amsterdam, mettaient en évidence une (nouvelle ?) conséquence de notre irresponsabilité : l’augmentation des maladies tropicales sous l’effet du dérèglement climatique. Et de rappeler, à cette occasion, que les épidémies de chikungunya et de dengue, pour ne citer qu’elles, ne s’arrêtent plus aux frontières des régions tropicales, gagnant progressivement des régions du globe jusqu’ici épargnées. En cause : le réchauffement climatique, bien sûr, mais aussi deux de ses causes directes, l’augmentation du trafic aérien et celle du commerce international.

Une fois encore, nulle intention ici de minimiser l’importance de l’incendie ayant ravagé Notre-Dame de Paris. Que la perte de cet édifice et des trésors qu’elle recelait occasionne une profonde tristesse, que ce soit auprès de la communauté catholique, des défenseurs du patrimoine ou du commun des mortels, est tout à fait légitime. Reste que nous devrions dans le même temps apprendre à décrypter l’actualité que nous livrent les médias et à « étendre » nos émotions, notamment sur un sujet d’importance aussi capitale que la sauvegarde de notre planète. Au cas contraire, l’humanité pourrait bien, elle aussi, rapidement finir en cendres, avec pour derniers témoins de notre passage de vagues structures, comme peut-être les ruines de Notre-Dame !

Michel Jourdan