Les brassées de médailles remportées et rapportées à Maurice par nos compatriotes autrement capables dernièrement des Jeux des îles nous ont fait découvrir leur pugnacité, leur persévérance, leur volonté de réussir. Cette même volonté anime Bruno Bertucci, un Italien de 58 ans qui est malvoyant depuis sa naissance. Pourtant, cette déficience visuelle ne lui a pas empêché de mener une vie normale, de devenir musicologue, d’enseigner à l’université, de visiter et parcourir plus de 70 pays, et d’animer une émission musicale à la radio du Vatican. Ce fin connaisseur en histoire de la musique que nous rencontrons dans un hôtel de l’ouest nous parle de cette discipline assez méconnue à Maurice et de son parcours.
« Je vous regarde comme on voit à travers un trou de serrure. » Avec Bruno Bertucci, l’expression est à prendre au sérieux. Son champ de vision est certes très limité, mais attention, et pour reprendre le mot de Claudel : « l’Oeil écoute ».
Tout décontracté, guilleret, Bruno Bertucci arrive au rendez-vous sans canne et sans rien qui puisse suggérer qu’il est malvoyant à part sa montre braille qu’il nous fait remarquer. Bien qu’il soit accompagné de sa compagne Reissika, une Malgache âgée de 30 ans, il a, depuis l’enfance, appris à être autonome. Avec lui, pas de regard oblique, il vous regarde avec fixité, l’air de vous jauger, de vous sonder, puis, par un mot badin, vous met déjà à l’aise. Et, là, c’est toute la volubilité enjouée de l’Italien qui éclate. Cette aisance, cette assurance lui viennent de loin, de son enfance, dit-il : «J’ai grandi dans une famille où l’on m’a appris dès mon jeune âge à n’avoir peur de rien et à être indépendant. Cela m’a facilité la vie». Par boutade, il laisse entendre que par atavisme, il a du sang sicilien qui lui coule dans les veines, laissant entendre par là que la vie est une suite de combats qu’on doit mener et que la victoire appartient à celui qui sait en triompher. Il parle aussi quatre langues: le français, l’anglais, l’espagnol, l’arabe. «Un peu de portugais et un peu de malgache aussi», ajoute-t-il, en laissant couler un regard tendre vers son âme soeur.
S’il est chez nous pour passer de belles vacances en amoureux, l’objectif de ses nombreux voyages est la connaissance musicale des peuples. Connaître la musique d’un peuple, c’est mieux connaître la culture de ce peuple, dit-il. Car Bruno est musicologue. Détenteur d’une licence de pédagogie et de musicologie.
Né à Cosenza, une petite ville de la Calabre (Calabria), au sud de l’Italie, Bruno vit à Rome. Passionné très jeune par la pratique musicale, il opte pour des études en musicologie qui consiste à étudier l’ensemble des courants et des mouvements musicaux de différents pays et de toutes les époques. Cette discipline a poussé l’expert à voyager sans cesse depuis trente ans, à faire la rencontre des gens de diverses races, à étudier leurs cultures, à donner des conférences dans divers pays. «J’ai commencé à voyager depuis 1980. J’ai fait des études exploratives et mes recherches ont été publiées dans des revues», dit-il. Tout au long de sa carrière, Bruno Bertucci effectuera des enregistrements de la musique du monde entier, muni de son enregistreur et de son Iphone (conçu pour les non-voyants) qui est aussi un outil d’assistance lui facilitant la vie. «J’ai parcouru plus de 70 pays», dit-il. Parmi lesquels l’Amérique latine, l’Écuador, la Bulgarie, la Colombie, l’Egypte, en passant par les pays arabes, l’Algérie, le Cathare, les Émirats arabes unis, la Jordanie. Son métier l’oblige à se mettre en rapport avec les populations locales, à s’intégrer dans leur quotidien, à écouter leurs expressions musicales, à les enregistrer, puis à les étudier. Avant de les publier et les suggérer aux intéressés (les universités entre autres).
Musique
On aurait pu s’attendre, du fait qu’il est Italien, à ce qu’il glose à l’infini sur Les quatres saisons de Vivaldi ou vous parle de l’invention de l’opéra par un certain Monteverdi. Rien de tout cela? Nous n’avons pas affaire avec Bruno Bertucci à un ethnocentriste. Le cosmopolite qui est devant nous préfère vous parler du Maghreb. La musicologie est soeur de l’anthropologie, c’est le désir lucide d’aller vers l’autre et le comprendre. De toutes les formes de musiques qu’il a étudiées, le style berbère le passionne. Il a mené des recherches sur la musique maghrébine et «réalisé un court-métrage sur la musique marocaine». Le Maroc, il y a vécu pendant neuf ans, y a enseigné l’Italien et la musique. Comme dans chaque pays, au Maroc, il profite de la saison des fêtes pour effectuer pour étudier et faire des enregistrements. «En 1989, personne ne connaissait encore la musique maghrébine. Je me suis rendu aux quatre coins du Maroc pour connaître la culture arabe. J’ai eu la chance de vivre des fêtes traditionnelles et d’étudier le style berbère. La musique marocaine est très diversifiée. Elle se compose de grands genres musicaux, dont la musique berbère. Et cette musique berbère est elle-même composée de trois sous-groupes suivant les diverses régions et langues berbères utilisées». Il dit avoir contacté certaines personnes à Maurice pour y venir donner des conférences sur les musiques du monde, mais n’a pas reçu de réponse jusqu’ici.
En plus de son métier de musicologue, Bruno est aussi collaborateur à la radio du Vatican. Chaque samedi à 11 heures, il anime une émission musicale. Le concept de l’émission est de faire la promotion des disques et mettre en vedette un artiste en particulier et de faire entendre ses plus grands succès. Ainsi, depuis 1997, il a accueilli des musiciens connus comme le Russe Vladimir Spivaco et le violoniste Marco Forinni. L’année dernière, il a eu l’honneur d’interviewer le ténor italien Andrea Bocelli.
Vatican
Mise en verve par l’humeur expansive de notre interlocuteur, et nourris que nous sommes des fadaises de Dan Brown, nous essayons d’en savoir un peu plus de la Cité du Vatican. Ni entre pas qui veut, comment c’est ? est-ce une contrée peuplée d’hommes uniquement? et les gardes suisses, ces militaires qui ressemblent à Arlequin, etc. Sourire fin, avec un accent diplomatique, après nous avoir dit tout le plaisir qu’il a à travailler dans un lieu aussi chargé d’histoire, et qu’au Vatican on n’écoute pas que de la musique religieuse, mais aussi profane, notre homme s’en sort par une pirouette et nous parle de Venise (de la Serenissime historique) de ses redoutables doges, qui d’une main de fer, a fait le prestige de la Cité des eaux. Nous n’en saurons pas plus. Secret d’Etat ! Issu d’une famille laïque où son père exerçait l’honorable profession de médecin, c’est de son propre gré, à 10 ans seulement, sans aucune influence familiale, que, après avoir fait la rencontre d’un jésuite, il se convertit au catholicisme (de ses conversions sont légion en Italie, le pays où réside le Pape). Et sur la Compagnie fondée par Ignace de Loyola, il est intarissable. Il en admire la rigueur, la discipline, et surtout la part prépondérante que cet ordre religieux accorde à l’étude et la connaissance. Ce qui ne l’empêche pas, comme tout musicologue digne de ce nom, qui aime toute ensemble musique religieuse et profane, de faire quelques embardées dans le monde séculier et de nous parler passionnément du Paradis du Dante ou de citer Machiavel quand on lui parle de la vie politique de Maurice.
Les sensations fortes
Cette discipline ignacienne évoquée plus haut lui aura permis de réaliser ses rêves et se reflète aussi dans sa vie quotidienne. Il s’est imposé un régime alimentaire strict, est végétarien, ne consomme avec délectation que certains produits de mer, la viande rouge lui répugne, ne fume, ni ne bois, mais se grise de musique et d’amitié — des amis, il en compte par centaines de par le monde, la musique étant pour lui découverte, rapprochement, compréhension et fraternité.
Evoquant devant lui les noms de Anndura Asaun et Rosario Marianne médaillé d’or handisport qui ont fait la fierté mauricienne lors des derniers Jeux des Iles, il a un sourire entendu et dit qu’il est adepte de sensations fortes. «Le parasailing et le ski nautique font partie de ses activités favorites lorsque je vais en Turquie ou en Afrique du sud».