Au bout de 21 kilomètres et quelque sur le goudron à l’île de La Réunion, Antoinette Milazar, âgée de 41 ans et mère de trois enfants, est sortie de l’anonymat. Et de fort belle manière. À sa troisième participation au semi-marathon des Jeux des îles de l’océan Indien (JIOI), elle a décroché l’or, récompensant presque trois décennies d’efforts et de persévérance de manière quotidienne.
Plus sensible encore pour elle est cette reconnaissance qui aurait pu passer inaperçue lorsqu’elle a traversé la ligne d’arrivée au stade de Saint-Paul. Elle revit comme si c’était hier cette accolade du ministre de la Jeunesse et des Sports, Yogida Sawmynaden, tout en lui rappelant la symbolique de cette première médaille obtenue par la République de Maurice aux récents JIOI.
Pourtant, Antoinette Milazar, domestique à l’hôpital Queen Eliazabeth II de Crève-Coeur dans son île natale de Rodrigues, continue à faire preuve de modestie et de simplicité. D’une grande piété, elle dit avoir placé toute sa confiance « dan bondié ». « Kan mo ti pe pran avion Rodrig pou al JIOI, mo pa ti kwar ki mo ti pe al gagn meday dor. Pa blye, ena mo laz », fait-elle comprendre à Week-End un mois après que les clameurs des Jeux océaniques se sont tues.
Antoine Milazar a consacré toute une vie à la course à pied. Même avec le succès des récents JIOI, elle continue à se passionner pour les activités sportives car elle prépare déjà les 42 kilomètres du Rodrigues Trail, qui sera organisé en novembre prochain. Et cela en tout anonymat, comme il a été le cas jusqu’ici. Si un matin ou un après-midi, lors d’une randonnées à Rodrigues, ou plus précisément sur le trajet Lataniers/Crève-Coeur ou l’inverse, soit une distance de 13 kilomètres dans un sens, l’on aperçoit une silhouette de femme courant en bordure de route, il s’agit de la championne en pleine séance quotidienne d’entraînement.
« Tous les matins et après-midis, je me rends à mon travail et ou je rentre à la maison en faisant de la course à pied. Cela fait partie de mon programme d’entraînement quotidien. Je ne rate jamais ce rendez-vous, même si des fois je me sens découragée », déclare cette mère de famille, qui ne quitte jamais sa caquette et son short pour aller travailler.
Elle a attrapé le virus de la course à pied dès son plus jeune âge. Et pour cause ! À Rodrigues, le réseau du transport en commun relève d’un véritable luxe, surtout il y a une trentaine d’années. Native du village d’Eau-Claire, pour se rendre à l’école chaque jour, elle doit parcourir sept kilomètres à pied à l’aller et au retour. La marche à pied sur de longues distances ne présente pas de caractéristiques particulières ou encore d’obstacles pour les Rodriguais de tout âge.
Mais comment est venue l’idée de faire quasiment une carrière dans la course de fond ? À cette question, Antoinette Milazar revient à l’époque où elle avait 12 ans. « Avant, je n’avais aucun intérêt pour la compétition sportive. Puis, j’ai eu à redoubler la sixième. Le déclic demeure cette compétition de cross-country organisée par l’école primaire que je fréquentais. J’ai pris part à cette compétition de même qu’à un autre cross-country interécoles primaires. J’ai remporté la course et mon école a décroché la première place. J’ai pris du goût », raconte-t-elle avec ses yeux trahissant une joie des plus immenses au plus profond d’elle-même.
Antoinette Milazar fut sélectionnée pour effectuer le déplacement à Maurice pour une autre compétition. Mais la chance ne devait pas lui sourire, elle fut classée après les dix premières. Le plus important pour elle a été le voyage de la découverte à Maurice.
La championne du marathon des JIOI ira au collège jusqu’en Form III avant d’intégrer des cours de l’École Ménagère. C’est à cette époque qu’elle se remettra à redécouvrir le goût de l’athlétisme, qui l’emmènera jusqu’au championnat du monde de cross-country en 1999 et à la médaille d’or des JIOI de 2015 à La Réunion.
Même plus d’un mois après, Antoinette Milazar se souvient encore de ces 21 kilomètres de La Réunion. « Pour le semi-marathon des JIOI, j’ai donné le meilleur de moi-même. Je m’étais bien préparée sous le contrôle de mon entraîneur Jean-Noël Lisette. Mais je ne croyais pas que j’allais courir l’épreuve sportive de ma carrière avec une médaille d’or en prime. Dès le début de la course, ma principale adversaire avait pris la tête de la course et je suivais en quatrième position. J’ai persévéré et en puisant dans les ressources, j’ai accéléré le tempo jusqu’à arriver à sa hauteur. Nous avons poursuivi la course côte à côte jusqu’à 300 mètres de l’arrivée. Puis j’ai produit un ultime effort pour tenter de faire la différence. Et à 50 mètres de la ligne, mon adversaire devait se laisser distancer et je me suis envolée vers la victoire. C’était le rêve qui se réalisait ».
Après avoir coupé le ruban de la ligne d’arrivée, Antoinette Milazar voit se défiler dans sa tête une série d’images, la fierté de son île Rodrigues devant ce succès inoubliable, les efforts et sacrifices consentis par son époux et ses enfants alors qu’elle s’adonnait à l’entraînement. Le coup de l’émotion viendra avec cet accueil chaleureux de Yogida Sawmynaden. « Minis Sport vine may mwa ek dir mwa ki mo mem ki finn ouver sa laporte-la. Li dir mwa mo finn amenn l’honner pou Moris ek se mwaki pe amenn sa boner-la. Mo finn santi mwa vreman erez. Pa kapav explike sa santima-la », lâche-t-elle.
Antoinette Milazar aura une pensée particulière pour son époux, Johnson, et ses enfants, Mégane, âgée de 13 ans, en Form II au Rodrigues College, et Jeff, 15 ans, en Form IV au collège de Grande-Montagne, pour leur compréhension à toute épreuve. À ce stade de la conversation, Johnson Milazar, tout fier de la médaille d’or ramenée par son épouse des JIOI, ne peut s’empêcher d’intervenir.
« Mo finn marye avek Antoinette ek depi mo konn li li fer sa travay galoupe-la, mo finn bizin laisse li fair li. Kan li al lantrenma, mo okip zanfan, mokwi manze. Kan li al Moris, mo guet tout zafer lakaz. Mo finn donn li tou so liberte pou li fer so spor. Zordi mo kontan ki li pe reussi ek mo pou touzour soutenir li pou li al pli loin. Zordi li pe rekolte so zefor avek nou zefor ousi », dira l’époux, qui a su s’effacer pour laisser exploser le talent de son épouse.
Et le mot de la fin pour cette femme, qui n’envisage nullement de mettre fin à sa carrière. « J’ai consenti à de nombreux sacrifices dans la vie. Il ne faut jamais baisser les bras. Il faut de la patience. Aux jeunes, je dirai que la pratique du sport reste l’antidote de tous les vices et travers de la vie. Il n’y a pas d’âge pour savourer les bienfaits du sport, qui ouvre également la voie à l’esprit de camaraderie, au dialogue, un remède gratuit au stress. Le sport n’est pas seulement physique. C’est aussi dans la tête. Moral bizin for, sinon fel ».
Sur ce, Antoinette Milazar lie les lacets de ses chaussures de ses foulées en or pour reprendre le chemin de l’entraînement…