C’est mon troisième grand retour au pays. Je l’ai quitté à deux reprises pour des études supérieures et une fois pour travailler. J’aurais aimé pouvoir affirmer que c’est le dernier retour, que je ne repartirai plus, que je poserai enfin mes cartons dans une maison que j’aurais achetée, et non louée, que je m’achèterai enfin une voiture, que j’aurai un nouveau cercle d’amis à qui je n’aurais pas à dire au revoir, que je rencontrerai cette personne qui me donnera une raison de rester.
Après avoir vécu et voyagé sur plusieurs continents ces deux dernières années, je me réjouissais à l’idée de rentrer, de vivre plus près de ma famille, de jouir d’une meilleure qualité de vie, de rentrer du bureau alors qu’il fait encore jour, d’aller respirer la mer, les champs de cannes et les montagnes en moins d’une heure de route, de voir ces visages multicolores qui se parlent et se comprennent dans une seule langue, de ne pas avoir à expliquer mes racines, de savourer cette cuisine unique à notre île.
Il ne s’est pas écoulé un mois que j’ai vite déchanté. Certaines choses, si elles n’ont pas empiré, n’ont pas beaucoup changé : le trafic routier, les légumes noyés dans du pesticide, la pollution sonore, la vie chère, l’amateurisme, le service clientèle souvent déplorable voire inexistant, la MBC, les pistons, les gato diluil qui rendent les tours de taille de plus en plus épais, l’actualité politique.
Une autre constante est la question que je me pose presque chaque jour : partir ou rester ? Abandonner pour tout recommencer ailleurs, ou vivre avec et espérer le meilleur, ou encore partir et être de ceux qui ne rentrent qu’à l’âge de la retraite quand les os se font trop vieux pour subir le froid et les grandes distances, et le coeur et la voix trop las pour s’écrier contre injustice et médiocrité ?
Si beaucoup sont passés à l’action plus rapidement que moi en s’envolant vers les terres les plus accueillantes, d’autres, sans doute aussi nombreux, sont restés, peut-être par dépit, peut-être par choix ou par manque de choix. Et c’est à eux que je pense aujourd’hui car j’aimerais tenir un autre discours que celui du râleur impuissant. J’aimerais y croire. J’aimerais croire en mon pays, et me réjouir de ne pas avoir à risquer ma vie à traverser mers et frontières pour le fuir, et de ne pas avoir recours à diverses machinations pour prolonger un permis de séjour après l’obtention de mon diplôme. Je veux croire en cette petite entreprise de légumes bio, en ces artistes qui créent des festivals éco-arts, en cette receveuse qui sourit chaque matin, en ces cercles littéraires qui aident à grandir, en ces jeunes et moins jeunes qui s’intéressent aux plus démunis, à la politique énergétique et aux droits des LGBT, en ces sportifs qui ramènent des médailles, en ma famille et moi qui produisons et consommons légumes, pains et yaourts bios, en ceux qui sont partis mais qui sont rentrés, plus riches, plus savants, plus conscients, plus ouverts. J’ai envie de laisser de côté ces leaders politiques pathétiques, et de croire en mon potentiel, et le vôtre. Me rejoignez-vous ?