De Camp Agonie à L’Essoufflée, son premier et son deuxième roman, Christine Duvergé passe d’un milieu à un autre. Camp Agonie nous plonge dans la pauvreté et la violence conjugale, l’alcoolisme et le désoeuvrement quand une jeune femme, vivant à l’étranger, retourne sur les pas de sa mère, Dolores. L’Essoufflée, lui, traite une tout autre forme de souffrance, une douleur bénéfique, à travers l’histoire d’une sportive de haut niveau, Coralie Gauthier, qui développe son talent grâce à la stimulation exceptionnelle que lui apporte son modèle, une championne mauricienne que le public appelle « Super M » ou l’athlète bionique, à laquelle la narratrice voue un véritable culte.
En tant qu’ancienne athlète de haut niveau, Christine Duvergé est bien placée pour décrire la souffrance euphorisante du sportif qui se surpasse dans l’épreuve du “sprint long”. Son dernier roman paru aux Éditions Pamplemousses est en cela autobiographique. Mais les personnages qui l’animent sont inspirés par ce qu’elle connaît du sport de haute compétition, plus que par son expérience personnelle de ce milieu, à Maurice et aux États-Unis, où elle est partie, à 18 ans, à la faveur d’une bourse sport-études pour l’Université d’État du Michigan. Professeure de lettres françaises, elle a quitté le monde de la compétition, mais elle continue de courir car elle ne peut s’en passer, pour le plaisir et pour préserver sa belle forme physique.
Pour ce second roman, elle a toutefois remis ses pointes pour parcourir un 400 mètres à toute allure, contre le chronomètre, histoire de raviver précisément les sensations que procure ce “sprint long” et les efforts qu’il exige, et qui font franchir la ligne d’arrivée « les fesses dans la gorge, au bord de la mort ». Le “sprint long” fait mal : « Je sprintais, souffrais d’un plaisir corporel qui m’euphorisait ». Cet alliage du plaisir et de la souffrance, du dépassement de soi dans l’effort, l’exigence et la discipline, font la matière de ce livre, au moins à chaque fois que Coralie entreprend un entraînement intensif en vue d’un championnat.
Dans un langage du quotidien et avec le ton de la sincérité, l’auteure expose tout ce que ressent le personnage principal, une jeune fille au départ mal dans sa peau, repliée sur elle-même et qui éprouve des difficultés à s’exprimer par la parole. Elle vit dans la sensation que son corps et son esprit sont séparés et s’automutile régulièrement, pour les unir dans la douleur ressentie. Poussée sur les pistes par son frère notamment, elle découvre dans la course un moyen de sortir d’elle-même et de s’affirmer face aux autres. Si les pensées de Coralie renvoient à la solitude de l’athlète, ce livre traite aussi beaucoup d’interdépendance : des relations d’apprentissage à travers deux types d’entraîneurs, l’un aussi avide de gloire et d’argent que sadique, et l’autre aussi humain que loyal. Les tricheries, notamment avec le recours au dopage, sont également explorées dans une volonté de décrire la réalité du milieu sportif, plus que de dénoncer un phénomène dont la résolution relève d’autres instances.
Amitiés sportives
Ce livre explore aussi la sororité qui peut unir des sportives qui se côtoient dans les vestiaires et au stade, qui souffrent, explosent de joie et se dépassent ensemble, et partagent des moments intenses quand elles représentent leur pays dans les grands championnats. Coralie n’aurait pu devenir championne sans le modèle de Mélissa Pierre, qui la poussait à aller toujours plus loin et dont l’attention l’a stimulée dans ses choix. En même temps, le masque d’idole, dont elle l’avait paré en la découvrant à la télévision, puis à un premier championnat, tombera vite pour laisser place à la personne, grâce à l’amitié puissante qu’elles développeront. De même, ce livre montre parfaitement l’ambiguïté relationnelle qui veut qu’on soit camarade à l’entraînement et rivale sur la piste. Lorsque Coralie raconte sa course et la préparation psychologique qui la précède, son langage devient guerrier et le désir de tuer symboliquement ses adversaires se fait impérieux. « Même une coéquipière devient alors une rivale. Mais une fois la ligne d’arrivée franchie, nous redevenons instantanément amis. »
Avant d’entreprendre l’écriture de ce texte, Christine Duvergé a constaté à la lecture des romans sportifs existants, qu’ils se déroulaient le plus souvent dans l’univers de l’athlétisme masculin, sur d’autres types de courses, et qu’ils s’adressaient fréquemment aux jeunes lecteurs. « Il existe de magnifiques athlètes féminines, et la relation au corps s’y avère différente, car les sportives vivent dans la crainte de prendre trop de muscles, de devenir en quelque sorte masculines. Je suis fascinée par ce que le corps d’une fille peut faire dans un stade, je souhaitais explorer cet aspect aussi. »
Roman d’apprentissage
L’essoufflée ne s’adresse pas seulement aux passionnés de sport et d’athlétisme, mais à tous ceux que la quête de soi intéresse, de même que l’acquisition des aptitudes qui permettent de vivre sa vie. Même s’il en est protégé, le stade est un miroir de la société, et le sport forme des êtres disciplinés, qui n’ont pas peur de travailler et qui s’engagent à fond dans leur mission. Ce livre communique aussi ce sentiment de profond accomplissement que permet l’effort, quand on a réussi à progresser et vaincre ses faiblesses.
Nous devons paradoxalement à la politique sportive de l’époque à Maurice et à la Michigan State University, la passion que Christine Duvergé a développée pour la littérature, car ses quatre ans d’études en tant que boursière l’ont en effet amenée à s’investir à fond dans les lettres, parallèlement aux entraînements de haut niveau, qui la destinaient à une carrière professionnelle. Elle préférera finalement les nourritures intellectuelles à la performance sportive, parce qu’elle y trouvait une voie d’accomplissement qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’explorer dans le système d’éducation mauricien. « À Maurice, j’étais une élève moyenne dans les matières académiques, mais aux États-Unis, ma professeure de littérature française, une passionnée de JM G Le Clézio, m’a un jour écrit, en marge d’une dissertation que je lui avais rendue : « Il ne faut pas que les autres parlent pour vous ». J’avais fait mon devoir très consciencieusement en reprenant en citation tous les auteurs et penseurs concernés par le sujet. Par ce conseil, cette enseignante a déclenché un déclic en moi qui m’a fait comprendre que je devais me faire confiance et penser par moi-même… en résumé faire tout le contraire de ce que j’avais appris jusqu’ici ! »