Alexandra Webber Isaacs apporte avec Nana un premier roman très réussi construit à partir du sujet tout à fait délicat qu’est la maladie incurable d’une personne proche et aimée, et surtout la perception qu’on en aura. Nana, la grand-mère de la narratrice, est atteinte d’une de ces formes de dégénérescence face auxquelles les proches se trouvent souvent fort désemparés.
Jadis englobée sous le vocable imprécis de « démence sénile », la maladie d’Alzheimer ronge progressivement mais irrémédiablement la mémoire de ses victimes au point où elles peuvent un jour oublier de manger, comme nous l’apprend cet ouvrage, et se laisser dépérir.
Bien qu’elle indique clairement la façon dont ce mal se déclare puis se développe, Alexandra Webber Isaacs ne tombe à aucun moment dans le piège du voyeurisme ou de l’indiscrétion. Ainsi a-t-elle habilement évité les descriptions trop détaillées de cette grand-mère qui auraient pu créer cette impression et amener une gène chez le lecteur.
Une grande partie de ce court roman est consacrée à la perception que l’entourage peut avoir de ce problème et aux difficiles décisions qu’il amène à prendre. Particulièrement attachée à ses grands parents, la jeune narratrice voit ainsi tout un pan de son enfance s’effondrer sous ses yeux, exprimant au fil de cette expérience l’inestimable valeur des sentiments qui la lie aux siens, et le sens qu’elle accorde à tout ce qui a constitué leur vie. Cette expérience est raconté dans un style fluide et vif et laisse sourdre une grande sincérité.
Les instants partagés avec Nana nourrissent aussi des réflexions pertinentes pour tous, comme le démontre une des premières scènes évoquées, sur la volatilité des émotions lorsqu’on fait face à une personne qui répète la même chose avec la même jubilation, sans se souvenir de l’avoir déjà dite auparavant. « I showed the exact same level of interest, not because she added any sort of new information when talking about the Bahamas but because she felt the exact same way when telling her story each time. It was fascinating to me. Does that mean that our feelings are fixed or carry a static element in some way ? To what extent can emotions be volatile ? »
L’intrusion dans l’intimité de la personne malade, la terrible décision de devoir un jour la placer dans un home, le déni de l’entourage qui ne se concentre pas sur la maladie de la grand-mère mais sur tout un tas d’autres choses de moindre importance, tandis que les grands parents eux-mêmes refusent d’admettre qu’ils sont de moins en moins autonomes. L’auteure évoque aussi avec beaucoup de finesse ces sentiments de culpabilité que chacun ressentirait dans pareille situation, en sachant finalement jamais vraiment s’il a eu l’attitude appropriée.
Nana prend place dans une famille mauricienne partagée entre Maurice et l’Angleterre. À travers cette évocation de la maladie d’Alzheimer, ce roman montre aussi avec délicatesse deux formes d’amour, celui éclatant d’empathie de la jeune narratrice pour ses grands parents, et aussi l’amour infini d’un vieil homme pour son épouse.