Deux ans après Les désancrés, cette saga familiale faite de songes, de grands espaces et de tragédies, Marie-Thérèse Humbert nous revient avec cette fois-ci un recueil de nouvelles, présentées par l’éditeur comme des récits. Mais dans ces neuf textes courts, le lecteur navigue souvent entre la part du rêve et de l’imaginaire, et celle du vécu. Si le caractère autobiographique de certains de ces textes semble évident comme par exemple dans Maisons et royaumes, le texte de l’enfance qui ouvre ce livre et lui donne son titre, d’autres fois le caractère insolite ou étrange de certaines histoires laisse croire à l’imagination et la vocation littéraire faisant leur oeuvre, avec une habileté qui invite à regarder d’un autre oeil chaque instant de la vie.
Le songe, l’imaginaire et peut-être une attention particulière accordée aux désirs semblent toujours frapper à la porte des personnages qui peuplent l’oeuvre de Marie-Thérèse Humbert. Le Manouche sort d’un autre temps, et devient au fil du récit le sujet d’une allégorie métaphysique. Cet artisan d’une fidélité de métronome visite deux fois par an la narratrice, dans sa maison entourée d’arbres et de verdure, pour lui proposer ses paniers, et peu à peu le lien qui se tisse entre le gitan vanneur et cette famille exclusivement féminine devient aussi mystérieuse qu’inexplicable. Mais il s’en dégage la puissance d’un symbole qui semble caractériser ce mélange de désir, de respect et d’intuition, qui permet de tisser des liens fertiles, si ténus soit-ils, entre les êtres.
Ce texte, qui ressemble à s’y méprendre à un conte, montre aussi comme des rencontres et instants de vie a priori banals, voire anodins, ajoutent une forme d’enchantement au quotidien. Dans un autre temps, des mendiants de grands chemins et colporteurs parcouraient des distances inimaginables à pied, pour visiter les maisons où ils proposaient leurs marchandises ou demandaient l’aumône. Dans Urgence, l’auteure dessine le portrait d’un des plus doués de ces bonimenteurs, un maître dans l’art de la séduction et de la manipulation disposant aussi d’un certain culot, qui l’amène à abuser de la naïveté, et peut-être du surplus d’attention, de la narratrice…
Si cette histoire pleine d’humour semble tout à fait plausible, on aimerait que celle de Lucien Dorléac soit totalement imaginaire, tant la folie obsessionnelle qui s’y fait jour est attristante (Conus litteratus). Mais la romancière ne décrit-elle pas ici l’insatiabilité des créateurs et artistes du monde entier, ce rêve de chef-d’oeuvre ou cette poursuite de la perfection, ainsi que la nécessaire et irrépressible ténacité qui les fait continuer de créer inlassablement ? Comme Vesania dans Les désancrés et bien d’autres lieux de son univers romanesque, l’île reste présente dans ces textes, et même quand la narration ne semble a priori rien relater du pays natal, on garde l’intuition que ce dernier a enfanté là une forme littéraire et un regard qui ne pouvait que naître à cet endroit.
Une voyageuse qui prend conscience de son nouvel ancrage grâce à une conversation avec sa voisine dans le train, une femme écrivain et ses filles qui cohabitent avec une tribu de chats, ou Mamie Lilas, cette grand-mère attendrissante qui s’invente de la compagnie… tous ces personnages volés à la banalité de la vie et du temps, prennent une dimension poétique sous la plume de Marie-Thérèse Humbert, qui les rend attachants, et même intrigants. Aussi est-on tenté de croire que ce talent lui vient du lien très attentionné et sans cesse renouvelé qu’elle entretient avec ses souvenirs, ceux de l’enfance comme elle les retrace avec une sensible pétulance dans Maisons et royaumes, ou encore avec un souffle gourmand dans Musiques, ce texte qui narre le ravissement de découvrir les sons de l’enfance, sans oublier bien sûr Éclosion, où l’enfant part un peu contre son gré du cocon familial, et après coup, ne regrette absolument plus d’avoir brisé sa coquille et vécu de nouvelles aventures.