Dans les deux pièces mauriciennes où elle apparaît, la jeune comédienne Déborah Jubeau impressionne par son énergie et son naturel. Sweet sour suite, ce texte mauricien écrit et mis en scène collectivement par les trois comédiens mauriciens avec l’appui du collectif Les possédés, la présente en jeune femme blessée et amère. Dans Nos amis les humains, de Bernard Werber, mis en scène par Maeva Veerapen, elle rayonne de vivacité et de charme. Apparaître dans ces deux pièces a représenté beaucoup de travail, mais la comédienne a enthousiasmé le jury malgré la fatigue, la tension et les autres occupations professionnelles.
Déborah Jubeau est ce qu’on appelle une comédienne amateur, qui n’a jamais véritablement suivi de formation théâtrale en école ou au conservatoire, à Maurice. Elle aime le théâtre et a joué dans des pièces en diverses occasions, notamment dans le cadre du Drama Festival ou encore, il y a quelques années, dans une pièce de Véronique Nankoo. Cette situation fait d’elle une exception parmi les différents comédiens venus de France, de la Réunion, de Suisse et de Belgique, eux aussi candidats aux prix d’interprétation, qui ont pour la plupart suivi des formations.
Si son jeu n’atteint peut-être pas encore celui d’un Lionel Triffault ou d’un Cédric Chapuis, l’expérience de deux pièces de théâtre rondement montées en quelques mois a sans doute remplacé bien des cours de théâtre. L’enthousiasme et le plaisir qu’elle prend à jouer ont assurément conquis le jury, qui a décidé, assez rapidement au cours des délibérations de dimanche après-midi, de reconnaître son potentiel par ce coup de coeur 2014.
Cette mention spéciale d’un jury prestigieux l’encouragera peut-être à délaisser son travail dans le marketing audiovisuel et s’écarter de la trajectoire que ses études de communication étaient censées avoir tracé d’avance. La jeune femme a su transmettre du ressenti, et elle nous confie avoir joué et préparé les deux pièces mauriciennes de cette manière. Déjà présentée en décembre au Théâtre Serge Constantin, Sweet sour suite a été préparée en deux temps et dans la durée, ce qui était d’autant plus indispensable que le texte a été écrit collectivement par les comédiens. Déborah Jubeau a retrouvé ses collègues Nikola Raghoonauth et Vinaya Sungkur, qui ont su se réapproprier le texte et parfaire leur jeu peu avant le festival.
En revanche, elle confie avoir vécu les répétitions de Nos amis les humains à la manière d’une “crash course”, en deux mois de travail réellement intensif. L’initiatrice de projet, Maeva Veerapen, connaît cette pièce de Bernard Werber et rêve de la mettre en scène depuis très longtemps. Et entre-temps, elle a poursuivi des études de théâtre jusqu’au doctorat en Australie, ce qui la dote d’une formation aussi conséquente que rarissime à Maurice. En de si bonnes mains, Déborah Jubeau et Christophe Saint-Lambert n’ont pour ainsi dire eu qu’à se laisser guider.
« J’ai répété dans une totale confiance en Maeva, nous confiait-elle par téléphone. Nous nous sommes très vite rendu compte qu’elle savait très bien où elle voulait aller. Quand tu vois comment elle a fait évoluer notre jeu au bout d’une semaine de répétitions, tu te dis que tu es super bien dirigé ! Elle a su nous pousser là où il fallait, et elle nous a fait aller vraiment jusqu’au bout de notre rôle. »
Humains sous observation
Il faut dire que la pièce présentée samedi après-midi méritait cette expertise. Dans ce duo entre le scientifique à grosses lunettes et blouse blanche et la dresseuse de cirque dans sa peau de tigre synthétique et son juste-au-corps lamé de motifs panthère, le spectateur peut se délecter… visuellement et intellectuellement. Mais le risque de ce genre de pièce, au texte particulièrement riche, consiste à lasser le spectateur si le comédien n’est pas réellement présent dans son personnage et envers le public, ce qui n’a pas été le cas.
Paradis ou enfer, nos deux humains-cobayes mettent un certain temps à réaliser dans quel piège ils sont tombés. Ils s’affrontent puis débattent sur les horreurs de la vivisection et les besoins de la recherche scientifique. Ensuite, bizarrement, leur condition de prisonnier vivant à quelques années-lumière de la terre, les amène à réfléchir ensemble sur la condition humaine et les erreurs qui conduisent la Terre à une fin prévisible…
Dans la continuité de son oeuvre romanesque, et grâce au travail de la toute nouvelle compagnie mauricienne, la Troupe Satini, cette pièce de Bernard Werber, mise en scène par Maeva Veerapen, présente l’avantage d’alterner des scènes de jeu pur où les mots lâchent du lest au profit de la présence physique, et d’autres moments où nos deux personnages abordent des questions quasi philosophiques à la manière d’une discussion de salon passionnée, si ce n’est passionnelle parfois. Le jeu de séduction/répulsion et ces débats très humains font même oublier parfois le caractère oppressant de la situation dans laquelle ces homo sapiens se trouvent.
Cela étant, nous n’avons vu que 45 minutes d’une pièce censée durer environ 1h40. Tout comme une suite à la pièce contemporaine Sweet sour suite est souhaitable, le travail ainsi initié dans Nos amis les humains mériterait d’autant plus d’être poursuivi qu’il évoque des questions très actuelles sous le sceau de l’anticipation.