Robert Bouvier nous fait vivre, dans François d’Assise, une expérience théâtrale singulière où le dénuement et la simplicité du dispositif scénique laissent le bouillonnement, la vivacité et l’intelligence du verbe occuper tout l’espace, et pour ainsi dire composer l’air que nous respirons. Le texte de Joseph Delteil, d’une grande et belle poésie, déroule toutes les facettes de la vie de cet homme exceptionnel, avec la modernité de la littérature du XXe siècle et la richesse de l’imaginaire médiéval italien. Robert Bouvier en fait un bijou théâtral bouleversant et effectivement ouvert à tout être humain, du plus fervent des croyants aux plus butés des athées…
Sans doute faut-il s’étonner que, dans un pays de religion comme l’île Maurice, les spectateurs ne soient pas venus remplir la salle du Théâtre Serge Constantin pour le François d’Assise que présentait jeudi soir l’exceptionnel comédien Robert Bouvier. Bien que la règle franciscaine soit pratiquée ici, notamment à travers les soeurs missionnaires de Marie ainsi qu’une fraternité masculine rosehillienne, et bien que les églises connaissent une bonne fréquentation de laïcs assidus, la salle de spectacle était seulement occupée par quelques mordus de culture et de théâtre, sans compter des représentants du corps enseignant des établissements français du pays. Ce n’est pas dommage que pour eux d’ailleurs.
À tous ceux qui, ici, militent pour l’environnement et le respect de la planète, faut-il rappeler que François d’Assise a écrit le Cantique du frère soleil, connu aussi comme Le cantique des créatures, et que le poète Joseph Delteil (un temps adoubé par les surréalistes) avait proposé Le discours aux oiseaux de Saint-François avant de proposer ce François d’Assise ? Par la voix et le corps de Robert Bouvier, cette passion pour les oiseaux et la nature se dessine dès le début du monologue, dans une description de la campagne italienne, ainsi que des oiseaux qui l’animent, tout à fait paradisiaque – pour ne pas dire magnifiquement terrestre – et probablement authentique dans l’Ombrie du XIIIe siècle.
Le monologue accroche d’emblée par cet émerveillement sans limite d’un jeune homme découvrant la beauté de la nature et du monde qui l’entoure. Il est dès lors difficile de ne pas rester suspendu aux lèvres du comédien, qui réussit le tour de force de délivrer ce texte riche et généreux à un rythme très soutenu, de bout en bout, sans en gommer les subtilités, pas plus bien sûr que le souffle lyrique. Nous sommes vite happés par la description terrifiante et si semblable à nos guerres contemporaines, de la bataille de Pérouse et Assise. Lorsque Robert Bouvier dit cette simple phrase, « En un clin d’oeil, tout est fini », il porte soudain la tristesse du monde avec cette allure de petit garçon grandi trop vite.
Le petit pauvre
Aux militants de la décroissance, de justice sociale et économique, ou plus simplement à ceux sans doute plus nombreux, désireux d’échapper à la prégnante société de consommation par un brin de réflexion spirituelle, les scènes suivantes auraient offert un moment de jouissance pure. C’est que le seul accessoire du comédien dans cette pièce, et uniquement à ce moment, est symbolique de notre époque : un simple sac en plastique noir (comme ceux qui ont été interdits récemment) rempli de dizaines de petits sachets clairs. Devenu commerçant comme son père, le jeune François « vend-du-drap-du-drap-vendre-vendre-du-drap-du-drap-vendre… » mots qu’il ânonne en un plaisant grondement jusqu’à l’étourdissement,, jetant au tout-venant ces bouts en plastique devenu ridicules d’insignifiance.
La métaphore résume bien l’indifférence du personnage à l’argent et au matérialisme, puis cette conversation qu’il nous tient s’attèle peu à peu à décrire ce chemin vers le dénuement de celui qu’on a appelé « le petit pauvre » et, plus tard, à définir ce qu’est dans sa pensée « la joie parfaite ». Le caractère sportif et clinquant du terme performance est réducteur pour qualifier le jeu de Robert Bouvier. La délicatesse et la légèreté joyeuse du comédien caractérisent sa présence, toute entière dévolue à la poésie et à l’éclat du texte ainsi qu’au personnage légendaire qu’elle dessine.
Il évoque le bâtisseur de chapelle, qui préfère son modeste ermitage de Portioncule. Il mime les chevauchées, il situe la détresse de l’enfermement, il encapsule les grands moments de la vie de François, y compris son amour pour une certaine Jacqueline, qui a laissé le mot frangipane à la postérité, ou encore son admiration sans limite à Claire (est-ce celle qui donnera naissance au mouvement des Clarisses ?). Il esquisse aussi, non sans humour, les tribulations de la hiérarchie ecclésiastique qui entend un jour rejeter le Saint-homme de l’ordre qu’il a pourtant lui-même créé et pensé.
Robert Bouvier rend tangible la quête de l’extase, le calvaire du Christ et de la mort, et la tristesse du vieillissement. En une heure et demie, on a été transporté dans la vie d’un homme d’un tout autre temps ayant encore de pertinentes pensées à nous transmettre aujourd’hui. En tout cas, la maturité joyeuse et raffinée de l’artiste, qui semble dévouer toute sa présence à cette pièce, vaut à elle seule le déplacement.