Avec Kok Batay, le comédien réunionnais Sergio Grondin raconte seul en scène la tragédie d’un homme dont le père est devenu fou du jour où il l’a vu, bébé tout juste arrivé au monde. Cet homme né d’une déchirure tente de résoudre l’énigme de cette folie, recomposant le puzzle de ses origines sur un ton puissant comme pris d’une longue fascination, hypnotisé par le destin tragique et violent de ceux qui l’ont enfanté. Ce solo d’une heure en compétition pour les prix de création ou d’interprétation Passe-Portes, a été présenté au public mercredi soir au centre de conférence de Grand-Baie.
Il évoque cette mère dont il garderait la voix s’il avait à choisir une seule chose d’elle, cette musique qui l’a bercé toute son enfance en lui contant des romances créoles. Cette femme mariée trop tôt à un vieil homme s’est finalement retrouvée au service d’un prêtre lubrique, avant de rencontrer un jour son père… Au fil d’un récit dense en émotions et anecdotes, le narrateur, un homme de rien, dresse le portrait du père qu’il n’a jamais connu, mais dont il a pu néanmoins reconstituer le vécu.
Héritier d’une histoire façonnée par la violence, l’homme qui nous fait face ne sait que faire de ce passé extrêmement pesant, si ce n’est s’en affranchir en nous le confiant, en le romançant peut-être un peu, mais surtout en faisant corps avec le récit de sorte à en éprouver les moindres ressorts. Comment échapper à toute cette violence quand on prend la suite d’une telle ascendance ? Comment construire une vie d’homme aimé et aimant après tous ces drames ?
Ce tour de force de comédien conteur commence au son de sa voix dans le noir, le néant des origines, puis sa silhouette apparaît au centre d’une scène dont le décor se résume à un tabouret sur lequel il s’assied ou se met debout, et à un seau d’eau dans lequel il vient régulièrement se laver le visage et le torse, comme pour se purifier des horreurs qui hantent sa généalogie. L’essentiel des effets visuels repose sur la lumière, le plus souvent en clair obscur, puis très vive parfois au point d’agresser l’oeil qui s’était habitué à la pénombre.
En retraçant l’histoire de ses origines, la vie de son père et celle de sa mère, ce narrateur raconte La Réunion intérieure, celle des arrière-cours, dans la pénombre des cases en bois sous tôle, dans les coins de rue avec leurs rixes nocturnes aux relents alcoolisés. Sergio Grondin montre aussi que l’histoire des petites gens, de l’homme de la rue, de ceux qu’on oublie dans quelque quartier malfamé relève très souvent de la tragédie et recèle d’impressionnantes formes d’héroïsme.
De la rue à la renommée
Né dans une famille réputée maudite, le père du narrateur ne savait s’exprimer que par les poings, passant sa jeunesse à boire et à se battre… Se battre pour se sentir vivant. Un jour, un combat nocturne dans un gallodrome où les hommes ont remplacé les coqs lui ouvre la sélection en équipe de France de boxe, le faisant basculer de façon inattendue sur les sentiers de la gloire, qui culmineront avec le sacre de champion du monde. Le conteur narre son accession au titre suprême au stade Coubertin en rapant l’ivresse du combat dans une rythmique étourdissante et saccadée, à l’instar de la lumière blanche qui jaillit sur scène comme autant d’éclairs foudroyants.
À l’évocation de cette fiction, les Réunionnais pensent à Johny Catherine dans la vie réelle, ce champion de boxe qui a été surnommé le coq de Saint-François à cause de son tempérament bagarreur, et qui est mort dans un coin de rue, lâchement assassiné par de jeunes voyous sadiques. Sur scène, dans Kok Batay, John le Rouge rencontre la mère du narrateur lors de son retour au pays, auréolé de gloire. Commence alors la descente progressive et inéluctable aux enfers. Le narrateur a retrouvé de son père des cahiers raturés dans lesquels il s’est essayé à l’écriture, révélant au détour d’une phrase l’ineffable secret que nous découvrirons à la fin de ce solo.
Rehaussé par la musique électro de Kwalud, ce récit se déploie à travers les mots, les coups de gueule et coups de poing du comédien, ses moments de lyrisme et d’abattement, ses mouvements et ses silences, d’une manière d’autant plus intense que la scénographie est épurée. Fait de va-et-vient entre le parcours du père, celui de la mère et de l’enfant devenu homme, d’anecdotes et souvenirs entrecoupés d’interrogations existentielles, d’aller et retour entre le passé et le présent, entre le récit en français et des citations en créole réunionnais, ce texte puissant dessine une fresque sociale tragique, à la fois réunionnaise et universelle.