Patrick Assirvaden (Photo d'archives)

L’invité de ce dimanche est le président du Parti travailliste (PTr), Patrick Asirvaden, que nous recevons à l’occasion du 83e anniversaire de son parti. Dans l’interview qui suit, qui a été réalisée jeudi dernier, il explique les discussions en cours dans les instances pour que le Parti travailliste puisse reprendre le pouvoir aux prochaines générales en prônant une rupture avec les systèmes politiques du passé, une des causes de la défaite de 2014, selon Patrick Assirvaden.

Il y a un an, dans une interview à Week-End, vous aviez déclaré que « le PTr était dans une phase de reconstruction après la sévère défaite de 2014 » et que « le parti était en train de réinventer le labour». Cette démarche a-t-elle abouti ?

Nous sommes arrivés bien loin dans cette démarche. Nous avons eu beaucoup de discussions sur la défaite électorale de 2014. Nous avons fait notre mea culpa entre nous. Nous avons bien réfléchi et avons décidé d’une politique de rupture.

Une politique de rupture avec quoi, avec qui, et pourquoi ?

La rupture avec le système qui est en place. Nous nous sommes rendu compte que ce système nous a empêchés de faire certaines choses quand nous étions au pouvoir. Nous constatons aujourd’hui que si nous revenons au pouvoir avec le même système, nous ne pourrons pas tenir nos promesses. Nous devons changer totalement nos objectifs et nous sommes en train de le faire dans la rédaction de notre programme électoral qui est en cours.

Après les réflexions et analyses de ces quatre dernières années, êtes-vous en mesure de dire précisément pourquoi le PTr a perdu les élections et le pouvoir en 2014 ?

Pour plusieurs raisons, dont la principale est notre alliance avec le MMM qui n’a pas été acceptée par notre électorat. Nous n’avons également pas pris en compte les critiques, les cris et les attentes de cet électorat et de la population en général. Par ailleurs, nous avons aussi commis plusieurs erreurs stratégiques. Nous sommes arrivés à la fin des pourquoi. Nous sommes dans une année électorale et nous considérons que nous avons une grosse responsabilité vis-à-vis de la population. Le PTr est prêt pour la bataille électorale.

L’année dernière vous aviez annoncé, en sus de sa reconstruction et d’un temps de réflexion, que le PTr allait annoncer lors de son prochain anniversaire — qui est célébré ce dimanche — les noms de ses nouveaux adhérents qui représenteront la moitié de ses candidats. Où en êtes-vous dans cette démarche ?

Le New Labour que je vous avais annoncé sera présenté à la population dans les mois à venir, à la veille des élections, comme c’est la tradition. Avec notre programme électoral, notre programme économique et nos grands objectifs, comme la moralisation de la vie publique, ainsi que les hommes et les femmes qui seront nos candidats. Nous avons cinquante pour cent de nouveaux candidats, mais nous ne pouvons pas les présenter pour des raisons professionnelles et familiales évidentes. Certains doivent démissionner de leur emploi, d’autres sont à l’étranger. Nous aurons de nouveaux candidats, des jeunes, mais aussi des gens d’expérience pour ne pas nous retrouver dans la situation catastrophique de Lalians Lepep.

Si je vous ai bien suivi, le New Labour briguera les suffrages avec le même leader, le même président, le même secrétaire général et le même Bureau politique en place depuis des années, composé majoritairement de la vieille garde, puisque vous n’avez pas eu d’élections internes depuis plusieurs années. C’est ça la rupture avec le passé et le New Labour ?

Nous sommes en 2019, année des élections qui auront lieu dans quelques mois et ce n’est pas approprié, à mon avis, de procéder à un grand chamboulement au sein du parti en organisant des élections internes. Notre objectif c’est de conduire le PTr au pouvoir et toute notre énergie doit être concentrée là-dessus. Les élections internes auront lieu après. Aux prochaines élections, nous allons présenter Navin Ramgoolam comme candidat au poste de Premier ministre, parce que nous avons besoin d’un rassembleur, et il l’est pour toutes les communautés. Nous avons aussi besoin d’un Premier ministre d’expérience qui a une vision du pays et de son avenir, à l’opposée de ce nous subissons depuis décembre 2014.

Permettez-moi de vous rappeler qu’en décembre 2014, une majorité de l’électorat a voté contre la vision et l’expérience de Navin Ramgoolam. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Les Mauriciens ont fait la différence entre un gouvernement dirigé par Navin Ramgoolam et celui dirigé par Pravind Jugnauth. En 2014, l’électorat s’était décidé sur une série d’autres raisons, dont l’alliance avec le MMM, Bérenger au poste de Premier ministre et Ramgoolam au Réduit. Aujourd’hui, l’électorat a fait la différence et nous pensons que l’équipe présidée par Navin Ramgoolam est celle qu’il faut au pays, pas cette bande de gourmands sans expérience que nous subissons depuis 2014 et qui a mené le pays au bord du gouffre. Nous sommes prêts pour la bataille électorale, même si toutes les ressources financières du PTr ont été bloquées, comme vous le savez.

Ce n’est pas l’argent de Navin Ramgoolam qui est bloqué ?

Je ne parle pas des affaires en cour logées contre Navin Ramgoolam, mais du fait que les comptes bancaires que le PTr ont, comme tous les autres partis politiques, sont bloqués. Tous les comptes du Mauritius Labour Party sont bloqués.

Hypothèse : si le PTr changeait de leader, peut-être que ces comptes seraient débloqués.

C’est ça l’idée, le chantage derrière tout cela. Tout d’abord nous pousser à changer de leader et deuxièmement nous handicaper pour les prochaines élections dans l’affrontement avec le MSM, les champions du money politics, comme le dit si bien Paul Bérenger. La population jugera.

Comment le PTr va-t-il faire pour être « une alternative sérieuse pour la direction du pays » avec un leader qui passe son temps en cour de justice à se défendre ?

Navin Ramgoolam se retrouve en cour dans le cadre d’une vendetta politique. Avant les élections Lalians Lepep avait menacé de le mettre en prison, depuis elle utilise l’appareil d’Etat pour essayer de le faire, sans trop de succès. La population n’est pas dupe et sait que Ramgoolam est traîné en cour dans le cadre d’une vendetta politique. Ce qui n’enlève ni son expérience ni sa vision qui, avec l’équipe qui l’entourera comme candidats et le programme que nous allons présenter, feront la différence. Si Navin Ramgoolam ne représentait pas une menace, n’incarnait pas une alternative crédible et redoutée, pourquoi est-ce que Pravind Jugnauth passe son temps à l’attaquer, à l’insulter ? Pourquoi passe-t-il sa vie à tout mettre sur le dos du PTr et de son leader, y compris la situation d’Air Mauritius, que le gouvernement contrôle depuis quatre ans ! Sans compter les inondations, les fermetures d’usine d’aujourd’hui, la situation de la loi et de l’ordre. Tout dans ce pays, selon le fils Jugnauth, est de la faute de Navin Ramgoolam, alors que lui est au pouvoir !

Vous êtes en train de me dire que le meilleur agent politique de Navin Ramgoolam est Pravind Jugnauth.

Je vous laisse le soin de tirer vos conclusions et j’ajoute quand on voit le comportement de certains ministres, les nominations des petits copains, les nombreux scandales et autres affaires, le PTr est forcément l’alternative crédible.

Il ne faudrait pas oublier que le gouvernement PTr a eu, lui aussi, ses ministres et ses proches impliqués dans des affaires, ses nominations de petits copains — et d’une super copine ! — bref, ses scandales !

Malgré nos faiblesses, les Mauriciens vivaient mieux sous les gouvernements de Navin Ramgoolam et du PTr. Il y avait plus de tranquillité d’esprit et de justice sociale. Nous avons commis des erreurs, pris de mauvaises décisions, fait confiance à ceux qui ne le méritaient pas et nous en avons payé le prix. Avec le recul, nous savons aujourd’hui qui sont nos vrais amis, qui étaient les rodeurs de bouttes et les judas en puissance. Par ailleurs, nous avons assisté à la politisation à outrance de nos institutions sous la pression du gouvernement actuel.

Est-ce que le jugement du Privy Council, qui serait en faveur de Pravind Jugnauth selon certaines indiscrétions, ne va pas lui donner un « boost » pour les prochaines élections ?

Le jugement sera ce qu’il sera. Si, effectivement, Pravind Jugnauth gagne son procès devant le Privy Council, est-ce que tout ce qui s’est passé dans le pays depuis 2014 sera effacé ? Les frasques de Soodhun, de Dayal et des autres parlementaires du MSM et du ML ? Est-ce que la population va voir sa situation s’améliorer, le népotisme, la corruption, les passe-droits et les injustices disparaître, si Pravind Jugnauth gagne son procès ? Je préfère laisser la population donner la réponse à ces questions en votant aux prochaines élections !

A Maurice, jusqu’à maintenant, les élections sont remportées par des alliances. Je me suis laissé dire qu’une alliance réunissant le PTr, le PMSD, le MP d’Alan Ganoo et le parti de Roshi Bhadain était pratiquement conclue. Est-ce vrai ?
C’est une rumeur qui circule et qui est, j’en suis persuadé, véhiculée par nos adversaires. A l’heure où nous parlons, aucune négociation d’alliance n’est en cours avec le PTr.

Mais cette situation pourrait changer demain ?

Je vous réponds pour aujourd’hui. Mon souhait personnel est que chaque parti se présente seul aux élections pour que la force des uns et des autres soient établies par l’électorat. C’est ce qui s’est produit à la partielle de Quatre-Bornes. Si chaque parti brigue seul les suffrages, ce sera plus sain et il y aura moins de compromis dans la politique de rupture que le PTr propose. Il y aura moins de compromis dans le choix des candidats, car dans une alliance chaque parti impose ses candidats. Sans ces compromis, nous pourrons prendre des engagements fermes avec la population.

Si, pour respecter la règle établie jusqu’ici, le PTr doit contracter une alliance électorale, à quel autre parti irait votre préférence, monsieur le président ?

Nous travaillons sur un programme électoral basé sur la rupture. Vous m’avez demandé tout à l’heure ce que le PTr doit faire pour être crédible. Pour être crédibles, nous devons éviter de refaire les erreurs du passé qui nous ont coûté très cher. A la veille de notre 83e anniversaire, le PTr est enclin à se présenter seul aux élections. Vis-à-vis, il est clair que le MSM et le ML sont dans l’incapacité de le faire.

Le PTr le pourra-t-il ?

Je pense qu’il existe à Maurice deux partis politiques qui pourraient le faire : le PTr et le MMM. Si le PTr veut éviter les erreurs du passé et veut prôner une politique de rupture, il doit se présenter seul avec des engagements fermes, des hommes et des femmes nouveaux et l’expérience des anciens.

Est-ce que votre avis est partagé par une majorité au sein des instances dirigeantes du PTr ?

Je pense que oui. Contrairement à ce que l’on pense généralement, le PTr est une formation politique où le débat, le débat contradictoire, est permanent. La liberté de penser et de dire ce que l’on pense existe chez nous et quand il faut le faire nous disons ses quatre vérités au leader. Nous devons être cohérents, constants dans nos actions et nos déclarations, parce que nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le pays entre les mains de la bande à Jugnauth pour encore cinq ans. Ce serait la ruine du pays.

Pourquoi est-ce que votre leader ne tient pas le même discours et parle davantage de complots, de menaces et de règlements de compte ?

Il a, lui aussi, sa liberté de penser et de s’exprimer. J’aimerais souligner qu’il est clair, au sein du parti, que nous ne voulons pas retourner au pouvoir avec un esprit de vengeance. La vengeance à outrance après la prise de pouvoir c’est la caractéristique du MSM.

Vous avez la mémoire courte, on dirait. Permettez-moi de vous rappeler l’opération « Lev paké allé » de la deuxième moitié des années 1990 !

Tous les gouvernements changent les directeurs des corps paraétatiques, mais ils ne le font pas avec la cruauté dont a fait preuve ce gouvernement depuis 2014. On fait fouiller dans les comptes en banque, la vie privée des adversaires et on étale tout ça en public juste pour les salir. Le Dr Ramgoolam a fait l’objet de 11 accusations, dont 9 ont été rejetés par la Cour. On a détruit les entreprises de la famille Rawat et résilié le contrat de Betamax, avec les conséquences financières que l’on sait pour le pays. On a plongé dans la misère des centaines de clients des assurances et des plans de pension par vengeance. Ce n’est pas le PTr qui le dit, mais Roshi Bhadain qui a fait partie de ce gouvernement, et nous avions donc raison de le dénoncer. Le PTr n’a jamais pratiqué ce type de politique et il n’a pas l’intention de le faire demain s’il reprend le pouvoir, si le peuple lui refait confiance. Le pays ne peut pas avancer avec une politique de vengeance. Nous allons renvoyer les incompétents et les nominés petits copains : cela ne s’appelle pas une politique de vengeance, mais remettre de l’ordre dans l’administration, reconstruire le pays et faire disparaître le climat de méfiance qui s’est installé.

Vous avez souvent répété “Si la population fait confiance au PTr”. Vous n’êtes pas tout à fait sûr que ce soit le cas, malgré tous les discours tenus.

Je dis “si” parce que je ne veux pas avoir l’arrogance de parler au nom de la population, comme certains n’hésitent pas à le faire. C’est à la population de décider, mais c’est à nous de lui proposer un programme crédible, des candidats sérieux et des engagements clairs. Cela dit, nous sommes conscients qu’il y a dans le pays un désir de revenir à une île Maurice d’avant décembre 2014, où l’on vivait dans la tranquillité, l’harmonie, pas le stress permanent, l’inquiétude notamment avec les fermetures d’usines dont celle de la CMT. Pour moi, la seule solution c’est le retour du PTr au pouvoir, parce qu’on vit mieux à Maurice quand c’est le cas.

Les koz koze avec le MMM sont définitivement out pour le PTr ?

Je ne crois pas que l’avenir du PTr soit avec le MMM

Et le PMSD ?

Le PMSD annonce qu’il va proposer Xavier-Luc Duval comme candidat au poste de Premier ministre. Nous avons déjà un candidat à ce poste au PTr: donc la question ne se pose pas. Je reviens à ce que je vous me disiez. Je pense que si chaque parti se présente seul aux élections, cela éclaircira le paysage politique pour le plus grand bien du pays. Je crois que le pays a besoin d’une clarification politique.

Vous avez célébré, ce dimanche, le 83 anniversaire du PTr par un colloque sur l’histoire au lieu du congrès traditionnel. Pourquoi ce changement ? Parce que vous n’avez pas assez d’argent pour organiser un congrès ?

Nous sommes dans un contexte de campagne électorale qui demande des moyens financiers pour mettre la logistique en place. Et comme je vous l’ai déjà dit, nos comptes sont bloqués. Au lieu d’organiser un grand congrès, qui a un coût financier, nous avons préféré un colloque en attendant de mobiliser nos ressources pour la bataille électorale. C’est pour cela que nous allons célébrer notre anniversaire par un colloque sur l’histoire animée par Jocelyn Chan Low où le leader interviendra.

Va-t-il profiter de l’occasion pour affirmer les positions que vous avez définies dans cette interview sur le New Labour et sa politique de rupture ?

Il choisira les sujets et les thèmes sur lesquels il souhaite intervenir. J’aimerais aussi signaler que les thèmes abordés dans cette interview ont fait l’objet de longues discussions au sein des instances du parti depuis la défaite de 2014. Des discussions, souvent passionnées, parfois houleuses, au cours desquelles tous ceux qui ont voulu donner leur opinion ont eu l’occasion de le faire.

Peut-on, pour conclure, dire que le PTr a pansé ses blessures, fait son mea culpa, s’est renouvelé — encore qu’il garde toujours la même instance de direction — et se dit prêt à remporter la prochaine bataille électorale ?

Je n’aurai pas l’arrogance de dire que nous allons remporter les prochaines élections. Mais la machine du labour est en marche : nous avons des candidats, dont beaucoup sont nouveaux, un programme de rupture avec le passé, de nouvelles idées et des engagements clairs. Nous avons surtout le sentiment, qui s’exprime dans toutes nos réunions, nos rencontres et sur les réseaux sociaux, que les Mauriciens veulent d’un retour du PTr au pouvoir. Nous devons donc être à la dimension de ce souhait et tout faire pour mériter la confiance des électeurs en nous démarquant de nos adversaires qui sont au pouvoir depuis bientôt cinq ans. Le pays ne peut pas continuer à être géré comme il l’est depuis 2014…

Et s’il fallait une alliance de tous les partis de l’opposition pour faire perdre les élections au gouvernement actuel

Ce serait faire comme Lalians Lepep a fait en 2014. Je vous ai dit, à plusieurs reprises, que pour remporter les élections, nous avons besoin de pratiquer une rupture avec les systèmes du passé et retrouver une crédibilité et surtout respecter l’intelligence de l’électorat, ce que nous n’avons pas su faire en 2014. Ce n’est pas en prônant une politique de rupture, tout en continuant à faire comme avant, que le PTr sera crédible !