Patrick Assirvaden (Photo d'archives)

Notre invité de ce dimanche est Patrick Assirvaden, le président du Parti travailliste (PTr). Dans l’interview réalisée vendredi, il donne sa version de la crise interne que traverse le PTr, suite à l’expulsion de cinq ex-membres de son Bureau politique, dont Yatin Varma. Patrick Assirvaden revient aussi sur la question de la direction du PTr et sur les raisons qui lui font affirmer qu’on a volé « la victoire » de son parti aux dernières élections générales.

 

Vous m’avez dit l’année dernière : « Si le PTr veut éviter les erreurs du passé et prôner une politique de rupture pour l’avenir, il doit se présenter seul aux élections. » A voir la liste des candidats en 2019, il semblerait que le PTr ne tienne pas compte de l’avis de son président !

– Il n’y a pas que l’avis du président au PTr, mais il a son opinion et le fait entendre quand il le faut : il dit sa pensée dans les instances du parti. Je vous avais dit que je souhaitais que le PTr se présente seul aux élections. C’était, et c’est toujours pour moi, le meilleur choix. Mais quand nous avons analysé les réalités politiques du pays, mesuré qu’en briguant seuls les suffrages nous pourrions être perçus comme étant le gouvernement d’une composante de la population. Je suis président oui, mais je ne représente qu’une voix au sein de l’exécutif et je suis la décision majoritaire, en bon démocrate.

Vous m’aviez également dit qu’il fallait renouveler les instances, établir la rupture afin de lancer le New Labour. On n’a pas vu cette rupture dans le choix des candidats, par exemple. Est-ce que vous ne faisiez pas partie du petit comité qui faisait la sélection des candidats à la rue Desforges, – et au bout du monde, comme l’a décrit Yatin Varma ?

– C’est méchant et mesquin de la part de Varma d’avoir parlé d’un groupe dont il a souvent fait partie, comme moi en tant que président du PTr. Mais vous oubliez que nous avons donné des tickets à beaucoup de jeunes et à des femmes, à des gens d’expérience ou des vétérans. Notre programme gouvernemental était tourné vers la jeunesse et la rupture et avait des propositions fortes. Regardez ces jeunes qui représentent le parti au Parlement.

Il semblerait que votre programme de rupture et vos candidats n’aient pas convaincu l’électorat, puisque le PTr a perdu les dernières élections.

– Nous n’avons pas perdu ces élections: on nous les a volées.

Attendez. Nous sommes en démocratie et jusqu’à ce que la Cour suprême en décide, le PTr a perdu les dernières élections.

– C’est parce que nous sommes des démocrates que nous avons saisi la Cour suprême, au lieu de faire des manifestations et de mettre le pays à feu et à sang. Et il n’y a pas que le PTr, puisque le MMM et le PMSD soutiennent notre démarche et, à un autre niveau, Roshi Bhadain et un collectif de citoyens, ont également saisi la Cour. Il y a plus de 63 % des électeurs qui n’ont pas voté pour le gouvernement en place. C’est pour cette raison que je vous dis que, jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons pas perdu les élections, mais qu’elles nous ont été volées.

Attendons que la Cour suprême se prononce. En attendant, le PTr se retrouve à la une de l’actualité, pas pour la pertinence et la qualité de son analyse politique, mais pour les guerres intestines qui l’agitent. Comment le démocrate que vous prétendez être a pu soutenir l’expulsion de cinq membres de l’exécutif du PTr sans qu’ils aient droit à la parole pour se défendre des accusations portées contre eux ?

– L’exécutif du parti s’est rencontré et a analysé le cas de Varma et des autres. Ils ne sont pas les seuls à ne pas avoir eu de tickets, comme des centaines d’aspirants candidats. Varma s’est exprimé contre la direction du parti et contre Navin Ramgoolam et nous avons appris que, pendant les élections, il avait tenu des propos racistes et castéistes contre Satish Faugoo. Nous ne pouvons pas accepter cela, comme nous n’avons pas accepté qu’autrefois Deva Virahsawmy traite Bérenger de « léra blanc ». Quand nous avons analysé tout cela, nous avons pris la décision de l’expulser en nous fondant sur les règlements du parti qui n’est pas régi par le Registrar, la Cour suprême ou le Bureau du travail ! L’exécutif de 32 membres du PTr qui est suprême et peut « hire and fire » a décidé, à l’unanimité, de ces expulsions.

Il y a eu une voix discordante. Shakeel Mohamed s’est élevé contre le fait qu’on n’a pas donné la parole aux ex-membres avant leur expulsion.

– Shakeel Mohamed n’a pas assisté à ce Bureau politique. S’il était là, il aurait pu donner son opinion et peut-être convaincre l’exécutif de ne pas prendre la décision d’expulser. Mais il était absent et les absents ont toujours tort.

Vous trouvez normal que ces cinq personnes n’aient pas eu l’occasion de s’expliquer ou de se défendre avant d’être expulsées ?

– Varma ne respecte pas les règles du parti en insultant Faugoo et en dénigrant Ramgoolam dans la presse, et l’exécutif devrait le respecter ? Est-ce que vous savez que Varma a été le premier à applaudir et à féliciter Navin Ramgoolam après son élection comme leader, en 2019 ? Pourquoi est-ce que, lors de cette réunion, il n’a pas remis en question Navin Ramgoolam pour demander qu’il soit remplacé par Arvin Boolell ? Il ne l’a pas fait parce qu’il pensait avoir un ticket aux élections de 2019 ! Vous savez quelle est la raison de tout cela? La frustration de Varma de ne pas avoir eu de ticket en 2010, en 2014 et en 2019. En oubliant que, même s’il n’avait pas eu de ticket en 2010, il avait été nommé Attorney General. Quand il n’a pas ce qu’il veut, il rue dans les brancards, mais quand…

Vous êtes en train de me dire que Yatin Varma serait un opportuniste politique, « enn roder boutt » ?

– Helas, oui. Le discours tenu après son expulsion par Varma nous confirme dans le fait que nous avons pris une bonne décision. Il a été davantage méchant, mesquin, bas, cheap, dans ses attaques contre le PTr et Navin Ramgoolam et ses «pantins ». J’ai été personnellement blessé par les propos de Varma. C’est maintenant qu’il dénonce, quand il a été expulsé. Qu’est-ce que Varma a fait de 2014 à 2019 pour faire bouger les choses au PTr ?

Il faut souligner que dans le registre des dénonciations après coup, Ramgoolam ne laisse pas Varma loin derrière. C’est maintenant qu’il vient révéler que Varma lui avait confié avoir agressé un automobiliste en 2013 !

– Je ne me mêlerai pas de cette affaire. Mais je dis qu’attaquer personnellement Ramgoolam, ce cas doit être défendu, non ? En ce qui concerne le PTr, nous ne pouvions garder chez nous des personnes qui ont trahi, chacun à son niveau, les règlements du PTr. Ce qui est malheureux dans tout ça, c’est que Yatin Varma est en train de se laisser récupérer par le MSM, qui se sert de lui comme d’un cheval de Troie. Pravind Jugnauth est en train d’essayer de faire avec le PTr ce qu’il a fait avec le MMM : affaiblir le parti en le faisant éclater de l’intérieur. Vous avez noté quels sont les micros et les sites webs qui accueillent Varma à bras ouverts ? Vous savez comme moi pour qui opèrent ces plates-formes, non ?

Le Bureau politique du PTr a été renouvelé en octobre de l’année dernière. Est-ce que, eu égard à la défaite du PTr aux dernières élections, il ne serait pas normal — et surtout démocratique — que cette direction soumette sa démission ?

– Je crois que cela va se faire, mais nous devons voir qu’elles sont nos priorités. Pour le moment, nous sommes focalisés sur les pétitions électorales.

C’est l’équipe légale qui gère ce dossier en Cour, pas le Bureau politique du PTr !

– Après avoir été blanchi par la Cour de toutes les accusations portées contre lui à partir de 2014, Navin Ramgoolam a décidé de mener une bataille légale. Pour que plus jamais Maurice ne se retrouve dans la même situation que celle des élections de 2019. C’est un combat important pour la démocratie. Par ailleurs, le temps de renouveler les instances dirigeantes du PTr arrivera. J’ai écouté avec attention Paul Bérenger dire que peut-être ni lui ni Navin Ramgoolam ne se porteront candidats aux prochaines élections. J’ai également entendu Navin Ramgoolam dire qu’il n’est pas attaché au poste de Premier ministre. Donc, le moment viendra où un renouvellement devrait être opéré, normalement dans les mois et les années à venir. Moi, en tant que président du PTr, je suis là pour fédérer, rassembler, pas pour diviser.

N’êtes-vous pas là aussi pour dire : nous avons perdu deux élections de suite, analysons les raisons qui nous ont conduits à ces défaites et prenons les décisions pour le bien du parti ?

– Mais nous avons déjà amorcé des changements, ne serait-ce que chez les candidats : nous avons réussi à faire élire des jeunes. C’est sous quelle direction est-ce que cela a été fait, sinon sous celle présidée par Navin Ramgoolam ? J’ajouterai une autre chose que j’estime fondamentale : le PTr a autant besoin de Navin Ramgoolam que d’Arvin Boolell. Il ne prendra pas le pouvoir, ne survivra pas, si nous mettons Ramgoolam dans une poubelle pour le remplacer par Arvin Boolell ou inversement. Ces deux hommes sont les deux faces d’une même médaille. Ils sont complémentaires.

Le PTr a besoin d’une direction collégiale, d’un monstre à deux têtes ?

– C’est de l’ironie facile. Nos adversaires veulent provoquer une cassure, une déchirure au sein de la direction du PTr, car ils ont peur de ce que Ramgoolam représente et a réussi à faire : unir l’opposition parlementaire. N’oubliez pas que le PTr représente 34 % et le MMM 22 % de l’électorat. On ne peut pas diriger avec une majorité contre soi dans le pays, ce qui est le cas du MSM avec ses 37 %. Mon rôle, mon travail, c’est de garder l’unité au sein du PTr, même si nous avons des opinions contraires, des divergences sur certains sujets. Vous savez qu’il arrive, et beaucoup plus fréquemment que vous le croyez, que je ne sois pas d’accord avec Navin Ramgoolam et avec certaines de ses décisions. Je lui dis ses quatre vérités en face, comme un responsable pas comme un pantin, comme disent les expulsés.

On dirait que les critiques des expulsés qui ne représentent qu’eux-mêmes ont fait beaucoup plus de mal que vous ne voulez l’admettre !

– Contrairement à ce qu’ils affirment, nous sommes en train d’avancer. Regardez et écoutez nos jeunes députés s’exprimer au Parlement. Nous devons faire les choses en temps et lieu, ce sera le cas du renouvellement des instances selon le calendrier du parti, pas selon le désir de ceux qui n’ont rien fait dans ce sens quand ils siégeaient aux instances et se contentaient d’applaudir les décisions du Bureau politique ! Si nos adversaires pensent que le PTr sera paralysé dans un affrontement entre Boolell et Ramgoolam pour le leadership, ils se trompent. En tout cas, cela ne fait pas partie de mon agenda et je vais tout faire pour éviter d’arriver à cette situation. Je le redis : Boolell a besoin de Ramgoolam comme Ramgoolam a besoin de Boolell. Nous avons besoin d’eux pour que le parti aille de l’avant.

Mais l’opinion de ceux qui, au parti ou en dehors du parti, font des critiques ne devrait pas être écoutée ?

– Vous savez, le PTr va célébrer la semaine prochaine ses 84 ans d’existence. Au cours de cette longue période nous avons connu des hauts et des bas, des contestations et des crises comme dans n’importe quel parti. Mais une chose est certaine : le PTr ne peut pas être dirigé comme un bazar. Il y a des instances pour régler les différends en interne au lieu d’aller se répandre sur la place publique.

En fin de compte, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et a valu à Varma son expulsion est la tribune très critique qu’il a publiée dans la presse contre la direction et le leader du PTr !

– Pas pour moi. Pour moi, la raison fondamentale de son expulsion sont les propos racistes et castéistes inacceptables qu’il a eus contre Satish Faugoo. Nous avons pris le temps d’enquêter et d’écouter avant de prendre une décision à l’unanimité. Maintenant que cet épisode est derrière nous, nous allons prendre les décisions nécessaires pour renforcer et faire avancer le parti au sein de nos instances.

La question de la direction du parti sera-t-elle abordée ?

– C’est le cas à chaque fois. Au dernier congrès tenu en octobre, Navin Ramgoolam a été reconduit au poste de leader pour cinq ans, sans aucune contestation ou contre-proposition. Ce n’est pas Ramgoolam qui s’est choisi, mais le congrès qui l’a fait à l’unanimité, y compris Yatin Varma. Mais, en attendant, nous sommes en train de préparer la relève, comme cela s’est fait au Parlement. Le changement est inévitable et arrivera en temps et lieu. Pour certains, la question du jour devrait être qui de Ramgoolam ou de Boolell le PTr présentera comme candidat au poste de Premier ministre aux prochaines élections ?Moi, je pose une autre question : et pourquoi pas une troisième personne ?

Patrick Assirvaden, peut-être ?

– Je ne suis pas de ceux qui vont à la pêche avec une ligne sans hameçon ! Mais je dis : pourquoi est-ce que le PTr ne pourrait pas avoir un candidat au poste de PM autre que Ramgoolam ou Boolell ? C’est un sujet qui doit faire l’objet d’un débat décomplexé, car, comme je l’ai déjà dit, personne n’est éternel. En temps et lieu nous verrons, mais pour le moment le PTr a besoin de Ramgoolam et de Boolell pour avancer en restant uni. Car le danger c’est que le PTr soit divisé, ce que souhaitent ses adversaires. C’est ce que souhaite Yatin Varma quand il dit que les expulsés se sont réunis à Curepipe, sans préciser le lieu. Juste pour essayer de piéger Arvin Boolell et semer la division au PTr. Ne croyez pas que Varma soit pour Boolell. Il est maintenant pour le MSM, dont il a déjà rencontré les dirigeants. C’est un opportuniste.

Vous l’avez déjà dit. Quand est-ce que le congrès pour remettre en question le leadership actuel du PTr sera organisé ?

– Je vous l’ai déjà dit : en temps et lieu. En Grande-Bretagne, le PTr vient de perdre les élections, avez-vous entendu dire que Jeremy Corbin va démissionner. Il a dit qu’il ne reposerait pas comme candidat au poste de Premier ministre, mais qu’il allait assurer la transition comme leader. Je vous l’ai déjà dit : Berenger et Ramgoolam ont déclaré qu’il était possible qu’ils ne se présentent pas au poste de Premier ministre aux prochaines élections. Que vous faut-il de plus ?

Depuis combien de temps faites-vous de la politique active, Patrick Assirvaden ?

– Depuis une vingtaine d’années.

Et vous croyez toujours dans les promesses faites à un moment donné par les leaders politiques ?

– Si on arrête de croire dans la parole des autres, le monde ne serait plus vivable. Pourquoi le fait que Ramgoolam reste leader semble poser problème ? Souvenez-vous qu’Anerood Jugnauth a perdu deux élections deux fois de suite en 1995 et à la partielle de Flacq, remporté par Satish Faugoo, et que ça ne l’a pas empêché de rester leader du MSM. Pourquoi devrait-on être plus exigeant avec Ramgoolam qu’on ne l’a été avec Jugnauth ? Par ailleurs, nous ne sommes qu’en 2020 et le débat pour savoir qui sera présenté comme Premier ministre aux prochaines élections n’est pas d’actualité. Toutes les options doivent rester ouvertes pour nous donner les meilleures chances. Il y a d’autres choses à faire avant pour que le PTr redevienne le parti qu’il était avec un leader qui a été réélu il y a à peine quelques mois.

On dirait que la deuxième défaite électorale n’a pas trop affecté le président du PTr que vous êtes. Est-ce parce que vous avez été élu ?

– Je n’ai pas été affecté par la défaite, mais par le vol de notre victoire. J’ai assisté à ce vol à Vacoas où j’étais candidat et où j’ai été élu deux fois. De par ma petite expérience électorale, je peux vous dire que nous allions vers un trois zéros de l’opposition dans cette circonscription que je connais par coeur. La troisième place ne pouvait pas aller à Gilbert Bablee, mais à Cader Sayed-Hossen. Si, comme nous l’espérons, la Cour suprême nous accorde un recount au No 15, Cader Sayed Hossen sera député.

Mais comment vous a-t-on volé votre « victoire » ?

– La personne qui a organisé les IT rooms dans les centres de vote — qui serait un Israélien ou un Indien — est un véritable cerveau. A 23h, le jour du dépouillement, je suis entré dans l’IT Room du No 15. J’ai été littéralement mis à la porte par le responsable de la salle, le seul maître à bord du lieu. Il m’a empêché de voir son ordinateur et a refusé de me donner les chiffres disponibles, alors que j’étais un candidat. Si nous n’obtenons pas la possibilité par la Cour de savoir comment fonctionne le système IT des élections, comment on a désigné les responsables, à qui ils devaient rendre des comptes, toutes les prochaines élections seront remportées par le MSM. Car dans le processus électoral de 2019, le seul endroit où se déroulait les élections où le candidat n’avait pas accès c’est aux salles informatiques où les résultats sont compilés avant d’être annoncés. Ce sont des choses que je vais aller dire en Cour. L’IT Room, qui n’a jamais fait partie du système électoral, a été introduite pour les dernières élections sans que les candidats soient bien informés des changements. C’est pour cette raison que je dis et que je répète avec force que nous n’avons pas été battus, mais qu’on nous a volé notre victoire !