Notre invité de ce dimanche est Patrick Binet-Descamps, le responsable du pôle tourisme du groupe Omnicane. Dans cette interview, réalisée jeudi dernier, Patrick Binet-Descamps parle du Holiday Inn et du projet de création d’une “airport city” par Omnicane. Il répond également à des questions sur la situation du tourisme mauricien et ses perspectives d’avenir.
Vous avez été un des acteurs de l’industrie touristique mauricienne en faisant de Constance un important groupe hôtelier. Puis, après 20 ans dans ce groupe, son conseil d’administration a décidé de ne pas renouveler votre contrat de directeur général. Que ressent-on quand ce genre d’événement vous arrive?
– Je ne voudrais pas répondre à cette question.
Je vous la pose quand même.
– C’est la vie. J’ai travaillé pour plusieurs groupes au cours de ma carrière professionnelle. Pour le Méridien, pour Accor pendant 10 ans, pour Constance pendant 20 ans, et aujourd’hui je travaille pour Omnicane, vraisemblablement pour les 20 prochaines années.
On dira que ce sont des étapes naturelles dans la vie d’un hôtelier.
– Ce sont des évolutions de carrière, des opportunités aussi. Ce que se fait ici à Omnicane et se fera pour les dix prochaines années est très important pour Maurice. Cela me concerne et me passionne.
Ouvrir un nouvel hôtel pour Omnicane, c’est pour vous une résurrection ou une consécration professionnelle?
– Ni résurrection  ni consécration. C’est une continuité.
Ouvrir un hôtel en 2013 alors que le tourisme mauricien est en crise, c’est une folie ou une nécessité?
– Nous ne parlons pas de n’importe quel type d’hôtel. Nous parlons de la nécessité pour un aéroport d’avoir un hôtel d’aéroport. Lorsqu’au siècle dernier, les ports se sont construits, toute l’activité économique des pays s’est concentrée autour de ces ports. Aujourd’hui, au 21e siècle, l’activité économique se concentre autour des aéroports. Dans le monde entier, les aéroports se sont développés et ont créé de véritables centres non seulement d’activités mais d’innovations. Beaucoup d’aéroports ont de nouveaux centres de technologies et de communications autour d’eux. À Maurice, l’absence d’un hôtel d’aéroport était un manque que nous venons combler. Une nécessité est née du nouvel aéroport de Maurice qui s’accroîtra et, vraisemblablement, accueillera quatre millions de passagers en 2020, c’est-à-dire dans six ans. Comme l’île Maurice est, de plus en plus, en train de devenir une plate-forme entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, il était évident que cette zone autour de l’aéroport allait se développer. Cet hôtel est le premier maillon d’un développement futur autour de l’aéroport.
C’est aussi la suite logique des hôtels de ville qui sont venus se greffer sur les hôtels de plage.
– C’est une évolution naturelle. L’activité de l’aéroport avec ses techniciens – les spécialistes du contrôle aérien – générera une clientèle naturelle pour notre hôtel. Airport of Mauritius est en train de se développer et de développer un port franc qui deviendra une ruche, un pôle de développement dont bénéficier le sud de Maurice.
Donc, le Holiday Inn que vous allez ouvrir n’est pas seulement un hôtel pour hommes d’affaires en transit à Maurice?
– Maurice étant une plate-forme, l’homme d’affaires descendra ici pour rencontrer ses partenaires locaux avant de reprendre son avion pour aller à d’autres rendez-vous à l’étranger. D’autres viendront ici un jour ou deux, juste le temps d’assister à un conseil d’administration.
Votre hôtel deviendra un maillon essentiel dans le développement qui est en train de se faire autour de l’aéroport.
– C’est une évidence pour Maurice.
Pourquoi est-ce que les groupes traditionnels de l’hôtellerie ont loupé le coche dans ce cas?
– D’abord, parce que l’activité de l’aéroport était naissante. Le nouvel aéroport apporte une nouvelle dynamique et le contexte économique fait qu’en ce moment, Maurice est – même si on le sait pas toujours à Maurice – sur la voie d’un boom économique en tant que plate-forme vers l’Afrique.
C’est pour cette raison qu’Omnicane, groupe spécialisé dans l’énergie et l’industrie de la canne, se lance dans l’hôtellerie?
– En fait, construire et gérer des hôtels ne sont pas la vocation directe d’Omnicane. Ce groupe industriel d’avant-garde, pour lequel j’ai le plaisisr de travailler, fait du sucre, de l’éthanol, de l’énergie, et est présente en Afrique. Il se trouve que ce groupe possède des terres au sud de l’aéroport et que se lancer dans l’hôtellerie est une mise en valeur naturelle de ces terres dans le cadre d’un projet global.
Pourriez-vous résumer ce projet en situant d’abord l’étendue des terres?
– Elles sont d’environ 300 hectares agricoles déjà converties. Elles serviront à développer une airport city dans le prolongement de l’hôtel. Beaucoup de sociétés étrangères et mauriciennes s’installeront ici, vu la proximité de l’aéroport.
Ce sera une concurrence à la cybercité?
– Non, ce sera un complément. La cyber cité a une vocation plus nationale, tandis que ce que nous allons bâtir ici aura une vocation plus internationale.
Vous allez ajouter une dimension culturelle à cette ville d’affaires, d’après ce que j’ai compris.
– C’est un peu tôt pour en parler, mais puisque vous posez la question , le village de Mon Trésor sera réhabilité avec toute la région qui l’entoure. Nous allons créer un parc d’attraction, le Dodoland, autour de l’endroit où l’on a retrouvé les ossements de cet oiseau. Une partie résidentielle sera, par ailleurs, développée dans la région.
En quelque sorte, le rêve de redonner au port de Mahébourg et au sud du pays leur lustre d’antan est en train de se réaliser.
– Je le pense aussi. Ce développement sera bénéfique pour toute la zone. C’est le début du développement de cette partie du Sud.
Si j’ai bien compris, l’hôtel appartient à une société mauricienne, Omnicane, et sera geré par des Mauriciens. Pourquoi avoir choisi une marque étrangère comme enseigne?
– C’est plus qu’une enseigne, c’est une marque. Il est évident qu’aujourd’hui, sans marque, on n’a plus l’ouverture au monde international. La marque porte une audience et l’ouverture a une distribution. Si on veut être commercialisé, si on veut être dans le concert des hôtels du monde, il faut avoir une des marques qui en font partie. Holiday Inn fait partie du fleuron de l’Intercontinental Hotels Group, numéro un au monde.
Qu’est-ce que Holiday Inn apporte à Omnicane dans le deal?
– Nous avons un contrat de franchise qui nous confie la gestion de l’hôtel et bénéficions de la marque, de la commercialisation et du système de réservation de Holiday Inn. Pour rebondir sur une question posée tout à l’heure, il faut dire que  des Mauriciens avaient pensé à faire construire un hôtel d’affaires depuis quelque temps mais que l’activité de l’aéroport ne s’y prêtait pas. On n’avait pas besoin d’un hôtel d’aéroport avec 500,000 touristes par an. Aujourd’hui que Maurice est beaucoup plus développée, les données changent.
Avec votre expérience d’une décennie, quel est le regard que vous portez aujourd’hui sur le développement touristique mauricien?
– Je ne voudrais ni porter un regard ni porter un jugement. Lorsque le monde est passé de la chandelle à l’ampoule électrique, ce ne sont pas des fournisseurs de chandelles qui ont vendu des ampoules. Je veux dire par ça que le monde change, que le tourisme évolue, comme toute activité économique. Et la distribution, la manière de commercialiser, l’importance des marques, tout cela évolue au fil du temps, suivant les nécessités. Donc, le tourisme mauricien a eu un mode d’évolution et de fonctionnement. Il est aujourd’hui en train de revoir sa distribution et sa manière d’être commercialisée. On se trouve dans une période intermédiaire où le fait de vendre à des distributeurs est remis en question. Faut-il continuer à travailler avec des revendeurs en payant des commissions? Faut-il continuer à passer par des intermédiaires? Il faut également penser à s’associer à des marques, ce qui est vital pour l’avenir.
Si la marque est une nécessité, est-ce que cela signifie que les enseignes mauriciennes sont condamnées à disparaître ou à faire des alliances?
– Il ne s’agit pas d’une condamnation. Ces marques mauriciennes ont eu le mérite de se créer au moment où personne ne voulait venir à Maurice. Au début, ce sont les Mauriciens qui se sont pris en main pour créer des hôtels et ils ont merveilleusement réussi. Aujourd’hui, certainement, il y aura des alliances à faire pour pouvoir être écouté et exister dans le monde. Les petites marques mauriciennes existeront dans le monde dans la mesure où elles feront des alliances avec ceux qui dirigent et réglementent aujourd’hui le trafic touristique.
Est-ce que le tourisme mauricien ne risque pas de perdre sa spécificité – si tant est qu’elle existe encore – avec ce type d’alliances?
– Non, parce que les hôtels seront toujours entre les mains des Mauriciens. Ils ont acquis une expertise remarquable et reconnue, et je ne vois pas pourquoi ils “capituleraient”. Je pense, au contraire, que les Mauriciens ont quelque chose à faire valoir. Prenons le cas du Holiday Inn: il est 100% mauricien et il n’y a aucun mal à s’allier. Au contraire, je pense que les grandes marques sont envieuses du savoir-faire mauricien et seraient très contentes d’être distribuées ici.
Est-ce que l’indentité touristique mauricienne ne risque pas d’être “avalée” par des partenaires d’alliances plus gros?
– Non, l’identité peut se perdre sur des notions de standards. Mais à Maurice, on pratique déjà ces standards de sécurité, de service, etc., et depuis longtemps. Les alliances sont, je le répète, une nécessité si on veut entrer dans les circuits des grands groupes touristiques de ce monde.
Vous parlez d’une étape, d’une autre phase de l’évolution du tourisme mauricien, alors que d’autres n’hésitent pas à dire qu’elle est en crise.
– Je dis que le tourisme mauricien est dans une nouvelle phase, qu’il va rebondir. Par rapport aux années 80-90 qui étaient les belles années de Maurice, le tourisme a changé. Le processus de commercialisation a changé et Maurice s’adapte naturellement. Je ne vois pas de problème véritablement.
Mais les hôtels sont loin d’être remplis et nous sommes en décembre. Ce n’est pas inquiétant?
– Dans toutes les remises en question, il y a un maillon important pour le tourisme, pour l’hôtellerie: c’est l’aérien. Il est aussi en train de se remettre en question. Dans quelques mois, Maurice accueillera régulièrement trois gros porteurs Airbus. Cela représentera une importante transformation à laquelle il faut se préparer.
Est-ce que de votre point de vue, Air Mauritius participe et est préparée à cette transformation?
– Air Mauritius est une compagnie vitale pour le développement de Maurice. Elle est une nécessité pour le pays.
Certains disent que le niveau de service, que le sourire, a diminué pour ne pas dire a disparu sur les lignes d’Air Mauritius et dans certains hôtels mauriciens. Votre commentaire?
– C’est facile de critiquer. Je n’ai pas senti ni dans les hôtels ni sur l’aérien que le sourire et la gentillesse mauricienne étaient en train de disparaître. Évidemment, il faut continuer à former. Les jeunes générations, les 130 personnes que nous avons recrutées pour le Holiday Inn ont particulièrement étonné. Ce sont des gens disponibles, volontaires, ayant envie de se prendre en charge, qui sont meilleurs que leurs aînés qu’ils remplacent. Et ils sont souvent remarquables. La jeune génération n’est pas celle d’avant, qui est peut-être un peu fatiguée, comme vous le dites. À mon avis, les jeunes Mauriciens sont largement autant – sinon plus – capables que leurs aînés.
Donc, il n’y a pas de crise dans le secteur touristique, juste une remise en cause de certains fonctionnements.
– Je dirais qu’il y a une mutation. Je pense qu’il faut arrêter de crier à la crise. Il y a une mutation qui se fait, surtout, et c’est le plus important, dans les modes de distribution et les produits. Il faudra que les produits soient de plus en plus adaptés, marqués, que les distributions soient plus directes qu’elles ne le sont actuellement.
Est-ce que les compagnies mauriciennes propriétaires d’hôtels sont conscientes de la mutation en cours?
– Je ne sais pas. Je pense que si elles ne sont pas encore conscientes, elles seront obligées de l’être parce que le monde tourne, évolue. De toutes les façons, c’est une réalité qui s’imposera, c’est la vie. Je pense que le tourisme mauricien ne perdra pas en qualité, surtout si l’on fait attention. Que l’île ait une plus grande diversité de touristes est une bonne chose et c’est normal. On ne peut plus se cantonner à une catégorie de touristes.
C’est la fin du haut de gamme?
– Non. Mais il faut du haut de gamme et une moyenne gamme. Il n’y aura pas de bas de gamme à Maurice, étant donné la distance et le prix des billets d’avion. Par contre, on aura du haut et du moyen de gamme en souhaitant qu’il n’y a pas de mélange de catégories et que chacun se cantonne dans sa gamme. C’est aux opérateurs de veiller à cela.
On a souvent opposé le secteur privé, qui savait faire, aux autorités qui tardaient pour prendre les décisions. Est-ce que vous avez le sentiment qu’ils travaillent ensemble aujourd’hui ?
– Ils doivent travailler ensemble, ce sont les mêmes intérêts et on le voit dans les actions qui sont menées par le ministère et les différents organismes. Par contre, je crois aussi que comme les hôtels seront appelés à avoir des marques, la marque Maurice sera obligée d’être accentuée et défendue plus comme une identité de marque par la Mauritius Tourism Authority. Il faut créer et défendre une marque Maurice avec un contenu bien précis et bien clair.
De la marque au slogan, il n’y qu’un pas que je vais franchir allègrement. Que pensez-vous du slogan que l’on avait chèrement payé pour la destination, le fameux “Maurice c’est un plaisir”? Et le tout, sans langue de bois, évidemment.
– Sans langue de bois, je dirais qu’il y avait, peut-être, d’autres idées à sortir. Je ne suis pas sûr que le slogan choisi était bien choisi, mais ceci étant dit, pourquoi pas? L’importance n’est pas forcément le slogan, mais le contenu de la marque. Aujourd’hui, il faut vraiment définir le contenu de la marque. On a commencé, il faut continuer, je crois que c’est ça le plus important que le slogan lui-même.
Quel est le plus grand problème et le plus grand défi auxquels doit faire face le tourisme mauricien?
– La distribution. Il faudra vendre soi-même et dans des pays qui ne nous sont pas forcément familiers. C’est facile pour un Mauricien de vendre en France et en Angleterre et moins facile de le faire dans d’autres pays européens, asiatiques ou arabes. Tout cela viendra à partir du moment où les acteurs mauriciens seront obligés de vendre eux-mêmes leurs produits qu’ils auront pris en main. À partir de ce moment, ils seront obligés de faire face aux réalités du marché et ils le feront naturellement, car ils sont forts commercialement. Mais ils ont démissionné et laissé les autres, des tours opérateurs, faire le commerce à leur place.
Le reprise en main est facile?
– Il sufit de prendre sa valise et d’aller là où il faut, comme cela se faisait au début de l’histoire touristique mauricienne: la promotion directe, qu’on ne fait plus.
Que faut-il ajouter sur l’avenir du tourisme pour terminer cette interview?
– Je crois qu’il est brillant, cet avenir, à condition de revoir la distribution, d’accepter les marques internationales et que le produit Maurice ait un contenu solide. Il n’y a aucune raison d’être alarmiste: on a un beau produit, on a des gens qui savent travailler et je ne vois aucune raison pour que le tourisme mauricien ne fonctionne pas. Il y a des étapes, des obstacles à franchir, mais les produits sont là. Il faut arrêter de crier que tout va mal et de jeter la pierre au tourisme mauricien: il a toutes les qualités pour réussir et, plus important, on a les femmes et les hommes pour le faire. Il faut fédérer les forces et la puissance de Maurice et arrêter de se plaindre, d’avoir ce côté français qui consiste à penser que tout ce qui se fait ailleurs est mieux. Ce n’est pas vrai. Et c’est un Français naturalisé mauricien qui le dit !