Patrick Chatenay siège depuis peu comme membre indépendant sur le conseil d’administration d’Alteo. « Mon engagement est de donner un avis extérieur sans être actionnaire ou avoir un intérêt dans la compagnie. Je suis appelé à donner un point de vue honnête sur le comportement des gens et des procédures », explique-t-il dans une interview accordée au Mauricien. Ce consultant fondateur du groupe Prosunergy compte une longue expérience dans l’industrie sucrière dans le monde. Patrick Chatenay est en effet impliqué dans ce secteur depuis 1985, date à laquelle il a rejoint Saint Louis Sucre, le deuxième producteur de sucre en France, en tant que directeur de l’analyse économique. Il a également été directeur général adjoint du plus grand producteur de sucre espagnol, Azucarera Ebro, et membre du conseil d’administration d’IANSA, producteur de sucre et transformateur de produits alimentaires chilien. Il a étudié les opportunités d’investissement dans l’industrie “sucre/alcool” brésilienne pour le groupe Südzucker. Pour lui, c’est une certitude : Maurice a les moyens de maintenir une industrie sucrière puissante.

Depuis quand êtes-vous associés au secteur sucrier ?
Je n’avais aucune attache particulière dans le sucre, mais je travaillais dans le conseil en stratégie et un des clients était la Générale Sucrière, l’ancienne entreprise sucrière St Louis Sucre. À un moment, le président de l’époque m’a appelé pour me demander si j’étais intéressé à rejoindre son entreprise. Je n’avais pas d’attache particulière avec ce domaine. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert que mon grand-père achetait du sucre pour une société. Il était négociant. Il achetait du sucre à une des usines appartenant à St Louis Sucre. J’ai d’ailleurs conservé des notes de sa part. Après la Première Guerre mondiale, il est allé dormir dans une sucrerie détruite dans la Somme. Il a déminé des grenades allemandes. Lorsque je suis entré à l’usine Générale Sucrière, j’étais directeur des études économiques chargées de la stratégie. On avait une société ouverte sur les affaires internationales aux sujets réglementaires sur l’économie sucrière en général. J’ai beaucoup appris. Je suis entré comme membre du comité exécutif en 1990 et j’étais chargé des études stratégiques des études de gestion et de l’informatique. St Louis a été achetée par Sudzuker en 2000. J’y suis resté jusqu’en 2008. Par la suite, j’ai créé ma propre société de conseils et je travaille un peu partout dans le monde dans le domaine du sucre et des énergies renouvelables, notamment le bioéthanol et le bioélectrique.

Quel est le poids du sucre dans le commerce mondial ?
Très faible. Quelques points de pourcentage. D’ailleurs, le sucre ne devrait pas circuler beaucoup. Le sucre est relativement peu cher à fabriquer et très cher à transporter. Un kilo ne vaut pas grand-chose mais, pour transporter ce kilo, il faut beaucoup de volume, et c’est très lourd. Cependant, le sucre circule pas mal parce que, pour des raisons historiques, le système colonial a mis le sucre loin des centres de consommation.

Quels sont les enjeux mondiaux du sucre ?
Le premier élément est que la demande augmente chaque année. Si on fait les choses simplement, il faut investir à peu près USD 3 milliards chaque année dans le sucre, tant au niveau des usines qu’à celui de l’agriculture pour suivre la demande. La base est donc positive. Mais il faut dire que ce n’est pas une croissance gigantesque en comparaison avec d’autres secteurs, comme l’informatique. Elle est de l’ordre de 2%. Ce sera toutefois toujours là. Tant que la population et les revenus augmentent dans le monde, il y aura une demande pour le sucre, qui est un produit extrêmement utile dans toute la chaîne alimentaire.

La demande est là. Elle est permanente. Elle est peu sensible au prix. La difficulté dans le sucre vient de ce que c’est une industrie lourde et a une intensité capitalistique élevée. Il faut mettre beaucoup d’argent, soit à peu près USD 2 d’investissements pour avoir USD 1 de chiffre d’affaires. Comme toutes les industries lourdes, lorsqu’on prend une décision, il y a des effets d’échelles à prendre en compte. Par conséquent, on ne va pas investir dans une petite augmentation de production. Dans la plupart des cas, on investit pour faire 150 000 tonnes, 250 000 tonnes ou 350 000 tonnes, si on prend le cas du Brésil. Du coup, on a par moments des décalages entre l’offre et la demande. Si l’offre est très supérieure à la demande, le prix descend immédiatement. Un kilo de sucre est un kilo de sucre, quel que soit l’endroit où il est fabriqué. S’il y a une différence de prix de 2%, et encore plus si c’est 12 %, l’acheteur ira automatiquement vers le moins cher sans se poser trop de questions, parce que la qualité est la même. C’est vrai jusqu’à un certain point. Ensuite, il y a le sucre bio, les sucres spéciaux. Ce ne sont pas des marchés immenses. Le cours du marché, ce sont des sucres industriels standards. D’un point de vue purement économique, nous avons donc une industrie lourde à intensité capitalistique élevée avec une demande élastique au prix. Il y aura donc un mouvement assez fort de variabilité de prix. À ce jeu viennent s’ajouter des phénomènes politiques et d’assistance des États. Le sucre a ceci de particulier : il y a un lien direct entre les usines et le secteur agricole. Une usine de canne et de betterave ne vaut rien s’il n’y a pas la matière première, comme la canne ou la betterave. Le contraire est vrai également. Ils sont absolument liés et, dans cette liaison, il y a en général une assez grosse population agricole qui vote. Donc, un élément politique qui intervient et qui est double : protéger cet électorat contre les difficultés passagères et s’assurer que le côté industriel et le côté agricole s’entendent toujours. Si une des parties n’est pas contente cela arrête toute la chaîne. Il y a donc une implication politique qui est nécessairement obligatoire. Partout dans le monde, la relation contractuelle entre l’usine et le secteur agricole est sanctionnée par l’État. Sinon, nous nous retrouvons dans une situation où il y a un acheteur unique face à un vendeur unique. En économie, cela peut donner lieu à des blocages assez graves. La puissance publique intervient pour éviter ce blocage et pour dire : “Voilà la règle du jeu”. Chacun doit se plier à la règle pour que le système fonctionne.

Le sucre n’est-il pas un pilier de développement économique important dans plusieurs pays ?
En plus d’avoir cet élément politique, c’est un élément de développement majeur. Vous installez une usine sucrière sur une vallée ou sur un plateau qui va coûter USD 300 ou 500 millions. Tout de suite, dans un pays en développement, on observe une transformation avec l’arrivée d’eau propre, d’électricité, des communications, des dispensaires, de la police, des écoles… Tout un ensemble de développement économique s’installe non pas pour quelques années, mais pour 100 ans. C’est vraiment l’exemple parfait du vrai développement économique. L’installation sur place d’outil d’emplois. L’investissement en actifs productifs sur place. Le développement n’est pas les revenus par tête d’habitant, mais le nombre d’ampoules par tête, le nombre de têtes par classe, le nombre de kilomètres de route par tête. La création d’un écosystème peut représenter beaucoup plus que les investissements dans la création d’une usine. L’électricité permet de travailler et d’apprendre la nuit. Le vrai développement, c’est la quantité d’actifs fixes productifs par tête et une sucrerie est un exemple magnifique. Ce développement peut rejaillir non seulement sur la région entourant la sucrerie, mais sur le pays dans son ensemble.

Pour un pays comme Maurice, la production sucrière dépend largement du marché international…
Il est difficile d’exporter sur le marché mondial parce que les interventions politiques à l’étranger sont permanentes. Au fond, lorsqu’on commence à exporter, si on ne fait pas attention, vous exportez en concurrence avec les trésors publics des principaux pays producteurs. Ces trésors publics sont puissants. Je parle du Brésil, de l’Inde et de l’Union européenne, entre autres. Pour simplifier, les concurrents ne sont pas ceux qui jouent selon les règles du marché, mais contre ceux qui sont payés par leur État pour fabriquer le même produit. C’est une position assez difficile pour l’exportateur. Il ne joue plus selon les règles du marché, mais contre des concurrents qui sont assistés. Tenant en compte ces variations conjoncturelles d’équilibre entre l’offre et la demande, nous sommes dans une situation des surplus dans le monde avec des prix extrêmement bas. Ce qui incite les États à aider encore plus pour passer cette mauvaise conjoncture. L’Inde est un cas typique. Il donne USD 150 la tonne à ses producteurs pour exporter, sans compter les aides internes. Quelqu’un qui exporte simplement sur le marché mondial se retrouve face à des concurrents aidés puissamment par leur État. L’Union européenne a raconté aux pays ACP et à ses fournisseurs qu’il fallait se défaire du Protocole sucre pour passer petit à petit dans des accords de partenariat économique, et qu’il ne fallait pas trop s’inquiéter, parce que les prix baisseraient dans le cadre d’un système de marché normal. Or, en juin 2013, l’Union européenne a inventé une nouvelle subvention connue comme le soutien couplé facultatif, attribué à plusieurs cultures, dont la betterave à sucre, dans 11 pays de l’Union européenne. Elle est attribuée à 425 hectares sur un total de 1,6 million d’hectares pour des raisons sociales. Tout d’un coup, alors que l’Union européenne avait demandé de ne pas s’inquiéter et avait accordé un soutien financier pour faire des réformes dans les pays concernés, en donnant l’assurance qu’on allait vers un système de marché, il y a eu des réformes dans les pays de l’Union européenne.

Cependant, alors qu’ils avaient annoncé un passage sur le système du marché, ils ont changé les règles du jeu au dernier moment. Avec cette petite subvention qu’est le soutien couplé facultatif, cela a permis de créer entre 2 et 4 millions de tonnes de sucre. Cette production européenne n’aurait pas existé sans cette subvention. Donc, les pays ACP perdent une partie de leur marché dans l’Union européenne. Mais puisque l’excédent de sucre est exporté sur le marché, les prix ont enregistré une baisse sensible, avec les conséquences que l’on connaît pour des pays comme Maurice.
Je ne critique pas l’aide accordée aux agriculteurs. Ce qui n’est pas acceptable, c’est lorsque ces mesures sont préjudiciables aux agriculteurs des autres pays. Or, les mesures de subventions que j’ai citées vont souvent aux détriments des agriculteurs qui n’ont pas ces avantages.

Comment voyez-vous l’évolution du marché européen ?
Le marché européen restera tel qu’il est, c’est-à-dire que le sucre européen est maintenant intégré dans la politique agricole commune, qui a pour matière de base un seul objectif : maintenir un prix bas. Le prix européen pour la pomme de terre, les céréales, pour le sucre et toutes les matières de base est au coût mondial. Le but et de rendre compétitif les fabricants d’aliments transformés qui utilisent ces matières premières. Il y a eu une augmentation très forte des exportations européennes d’aliments transformés. Les questions sociales sont réglées par des aides directes à l’agriculteur, mais ne sont attachées à aucun produit. Les subventions sont accordées pour tous les produits agricoles. Ce qui permet aux agriculteurs de planter un produit agricole de base en fonction du marché. Cette démarche est légale aux yeux de l’OMC parce qu’il n’a pas d’effet direct sur le marché. Le sucre aura été le dernier grand produit à être intégré dans le PAC. Il y a un deuxième pilier dans le PAC, qui concerne surtout les spécialités.

L’Union européenne a un programme féroce de promotion avec des appellations d’origine, comme le Rochefort, le jambon de Parme, le Roquefort, le foie gras de différentes régions, le nougat de Montelimar, etc. Ces marques sont défendues contre les contrefaçons et les imitations. Ce qui permet d’avoir un prix supérieur à l’avantage des producteurs de régions parfois isolées. Le sucre européen continuera dans le schéma actuel.

À Maurice, on anticipe une augmentation des prix d’ici l’année prochaine…
Oui, parce que nous sommes au fond du puits. Cela commence à faire mal à un certain nombre de producteurs. Les trésors publics ne peuvent pas indéfiniment alimenter les surproductions. Ces mécanismes de subventions vont continuer. Cela ira peut-être mieux en 2020-2021. On pourrait avoir une montée des coûts mondiaux.

Que devraient faire les producteurs mauriciens ?
La vraie question pour Maurice est le coût de production. Que ce soit une sucrerie de canne ou une sucrerie de betterave, la sucrerie comprend non seulement la production de sucre, mais également la production de l’éthanol-carburant, de l’électricité, etc. Dans la structure de coût, le coût principal est la matière première agricole. En sucrerie de canne, cela représente 65 à 70% des prix de revient du sucre. Soit nous avons une matière première compétitive à un prix raisonnable, soit c’est fini. On ne peut rattraper un défaut sur 70% de notre structure de coût.

Il faudrait travailler le coût de la canne en améliorant son rendement, son contenu en sucre. Je ne suis pas un spécialiste de Maurice. Je n’ai pas encore examiné tous les détails. Mais j’ai l’impression que lorsque la canne est bien travaillée, elle peut et doit être compétitive, pas dans le sens d’être moins chère que les cannes subventionnées à l’étranger, mais au même niveau que les meilleurs sur le plan économique. La canne à Maurice a un avenir, pourvu qu’on travaille très bien les rendements. Le gouvernement abat un travail en développant des accords État à État, comme c’était le cas avec la Chine récemment. Il faut aussi lutter contre les subventions européennes en leur disant que ce n’est pas convenable et que si l’UE veut continuer à le faire, elle devra compenser les producteurs mauriciens. Il y a également l’Afrique, à travers le COMESA, la SADC, etc., avec lesquels on peut négocier des accords équitables. Le cours mondial est un cours de produits subventionnés, et puis il y a des variations de changes qui introduisent beaucoup d’incertitudes. Faire face au marché international sans l’appui de l’État pour rendre ces marchés logiques est impossible. Maurice a les moyens de maintenir une industrie sucrière puissante.

Vous croyez donc en l’avenir de l’industrie cannière à Maurice ?
Je crois que Maurice a une carte très puissante à jouer en termes d’électricité verte, d’électricité de biomasse. En matière d’éthanol carburant, il n’y a aucune raison que les véhicules ne roulent pas avec 10% ou 20% d’éthanol mélangé à l’essence. On peut le faire demain sans avoir à transformer les moteurs. L’intérêt de cela est double, car on maintient aussi des emplois dans le pays, ce qui est le fondement du développement. Sachez qu’au Brésil, plus de la moitié de la canne produite va à l’éthanol.

Maurice peut développer l’image d’une île durable. Elle a déjà cette image. Il faut faire attention à ne pas la perdre. Le fait d’avoir à termes des véhicules qui fonctionnent avec des énergies propres, de défendre le paysage écologique, peut constituer un argument pour la promotion touristique. Cela peut développer la marque du pays et lui donner de la valeur. Les touristes peuvent disposer d’un air propre, avec des plages propres, des véhicules propres… À partir du moment où l’on peut faire de la canne à Maurice à un prix de revient comparable aux meilleurs, le pays pourrait bénéficier de tous les avantages qui en découlent. À mon avis, il serait criminel d’arrêter la canne. Cela voudrait dire rendre les armes face à des marchés avec des distensions fortes induites par le comportement des gouvernements étrangers. Ce serait faire du mal à la population que d’abandonner une activité qui peut vivre.

Quid des sucres spéciaux ?
C’est un vrai marché qui croît rapidement. Il y a plus de concurrents qui rentrent. C’est un marché commercial où il faut de bons commerçants. Il faut travailler les marchés et les clients en développant des relations de longue durée pour assurer la qualité.

Le gouvernement mauricien a demandé à la Banque mondiale d’entreprendre une étude sur l’industrie cannière. Seriez-vous prêt à apporter votre contribution ?
Oui, bien sûr. Je suis prêt s’il me le demande.

Si vous avez accepté d’être un directeur indépendant d’Alteo, c’est que vous avez confiance dans cette compagnie sucrière ?
J’ai accepté d’être directeur indépendant sur la base de la réputation de la compagnie. C’est une maison bien tenue et sérieuse. Je suis également président du comité gouvernance ou de l’éthique. Mon engagement est de donner un avis extérieur sans être actionnaire ou avoir un intérêt dans la compagnie. Je suis appelé à donner un point de vue honnête sur le comportement des gens et des procédures. Au conseil d’administration, je défends les actionnaires qui ne peuvent vérifier dans les détails les activités de la compagnie. En faisant appel à moi, je pense qu’ils veulent avoir un regard non mauricien sur l’entreprise, qui est essentiellement une société sucrière.

Avez-vous suivi les débats sur la production bioénergétique ces dernières semaines à Maurice ?
Je considère qu’il faut distinguer le conjoncturel du structurel, les sentiments, des faits, et la politique sociale, de l’économie. Je ne connais pas bien Maurice, mais je suis très surpris lorsque je vois que le CEB doit donner X millions aux planteurs de canne. Pour moi, une agriculture plante le produit qu’elle veut et est rémunérée sur cette base. Soit on lui donne assez pour produire de la canne, soit il arrête. La conversation doit s’arrêter là. Il appartient aux autres filières de la canne de faire la même chose. Si vous voulez l’électricité de ma part, il faut que j’investisse dans des centrales énergétiques. Il faut que je les fasse fonctionner et faire leur maintenance. Je connais mon prix de revient. Vous me proposez tant et, si on est d’accord, je vais de l’avant. Ce sont des discussions normales entre clients et fournisseurs.