Le gouvernement de Lalians Lepep, respectant sa parole donnée lors de la dernière campagne électorale, a défi nitivement rejeté le projet de construction de la centrale à charbon polluant de CT Power à Pointeaux- Caves (Albion). C’est un bon point. Toutefois, le choix d’un site alternatif devant permettre au Central Electricity Board (CEB) de répondre aux exigences énergétiques futures du pays pourrait être tout bonnement démentiel… Le CEB a été autorisé à implanter une centrale thermique dans l’enceinte du magnifi que Fort George, à Port-Louis, et il en a déjà la clé en sa possession. Il ne resterait plus qu’à donner le coup d’envoi d’un terrible massacre d’un patrimoine national historique vieux de près de 150 ans, voire plus en comptant des soubassements datant de Mahé de Labourdonnais !
Le Fort George est érigé sur ce que fut, jadis, l’île-aux-Tonneliers. Située stratégiquement à l’entrée du Port, cette petite île était reliée au mainland Mauritius par une chaussée qui portait le nom du chevalier de Tromelin. L’île-aux- Tonneliers a ensuite disparu avec le comblement de Mer-Rouge et l’agrandissement de la zone d’activités portuaires au début des années 1970.
Année après année, laissé en décrépitude après avoir été utilisé comme entrepôt de dynamites et autres explosifs ou stores pour divers ministères, le fort s’est retrouvé encerclé par toutes sortes d’activités économiques avec une station de production d’électricité du CEB adossée à un de ses murs. Et c’est pour augmenter la capacité de production d’énergie dans le pays que les autorités veulent maintenant agrandir cette station en empiétant entièrement sur le fort. Dans ce contexte, le chef de la section des sapeurs-pompiers (Emergency section) du port, M. Heymant Beekee, a d’abord reçu, le 16 mars dernier, une lettre signée du Port Development Manager, M. Goburdhun, l’informant que les terres se trouvant à l’intérieur du Fort George ont été “earmarked for the extension / redevelopment of Fort George Power Station”. Par la même occasion, instructions ont été données à M. Beekee pour qu’une copie d’une clé du fort qui était sous sa garde soit remise au CEB, puis une équipe de techniciens de la centrale y a effectué une visite.
Intervention décisive du NHTF en 1998
En majeure partie en pierres taillées et d’une architecture victorienne qui serait unique dans l’océan Indien, offi ciellement le fort George fait partie de l’héritage historique national protégé sous le National Monuments Act de 1998. Mais, malgré ce statut offi ciel, c’est la deuxième fois qu’il se retrouve menacé de destruction totale. En septembre 1999, le National Heritage Trust Fund, alors sous la présidence de Philippe la Hausse de Lalouvière, s’était interposé pour empêcher qu’une raffi nerie de sucre s’y installe.
Le National Heritage Trust Fund avait recommandé à la place la transformation du fort en un site sanctuaire touristique où loisirs et parcours culturel auraient fait bon ménage tout en préservant le cachet historique des lieux.
En effet, pour pouvoir évaluer l’ampleur du désastre à venir, il faut d’abord resituer le Fort George dans l’histoire militaire et navale de Maurice et des Mascareignes tant sous la colonisation française (1715 à 1810) que sous l’administration de Maurice par les Britanniques (1810 à 1968). On se rendra ainsi compte alors de toute son importance pour le patrimoine et de son apport possible dans une île Maurice où les touristes commencent à constater un manque singulier d’attractions.
Selon l’historien Auguste Toussaint, qui a fait un état des lieux des bâtiments civils et militaires dans son livre “Port-Louis, deux siècles d’Histoire”, l’actuel Fort George existe depuis 166 ans ! Mais son emplacement en tant que fortifi cation militaire remonte à 1730 sous le gouvernorat de l’Isle de France de Mahé de Labourdonnais.
Au début, il y avait ce qui était connu sous l’appellation Bastion Labourdonnais sur l’île-aux- Tonneliers. Cette fortification consistait en quatre batteries de canons et de deux mortiers. Avec son souci du détail, Auguste Toussaint avait fait mention de ce qui suit : “La batterie de canons no. 1 est construite en terres, son parapet est revêtu intérieurement en maçonnerie à 12 pieds de relief. La batterie no.2 fait partie du retranchement de la gauche. La batterie impériale de 120 toises de développement et 30 pieds de relief. Le parapet est revêtu intérieurement en maçonnerie: une poudrière est adossée au terre-plein et un fourneau à rougir les boulets dans l’intérieur.
La batterie no. 3 de 60 toises de développement et de 25 pieds est construite en maçonnerie, le parapet seulement en terre. Sous le terre-plein, il y a une poudrière voûtée ; la gorge est fermée par une palissade et dans l’intérieur un fourneau à boulets rouges.
Dans l’intérieur de l’isle, il y a un retranchement en terres et une fl èche, à la tête de la jetée qui communique à l’isle le tout en bon état. Les bâtiments consistent en une caserne en charpente de 70 pieds de long, sur 18 de large pour la batterie no.1.
Deux bâtiments en charpente de 36 pieds de long sur 20 de largeur pour loger la garnison, trois pavillons de charpente pour les offi ciers et deux appentis, le tout couvert en bardeaux et pour la Batterie Impériale. Et, enfi n, pour la batterie no. 3, deux bâtiments en charpente de 34 pieds de longueur sur 15 de largeur, servant de magasins et de casernes, le tout en bon état.”
Rôle dissuasif pendant les deux grandes guerres
Nombre d’historiens reconnaissent que Mahé de Labourdonnais avait fait preuve d’un grand génie militaire en 1730 en plaçant ses batteries de canons sur l’île-aux-Tonneliers, ce qui lui permettait de fermer l’entrée du port et de décourager d’éventuels envahisseurs. On comprend dès lors pourquoi les forces de l’escadre anglaise du général John Abercrombie qui conquirent l’île en 1810 évitèrent toute attaque frontale sur Port- Louis, préférant débarquer à Cap-Malheureux pour ensuite progresser à l’intérieur du pays par les plaines du Nord. Et c’est après qu’ils se sont rendu compte de l’importance stratégique du Bastion Labourdonnais que les conquérants britanniques l’ont davantage renforcé tout en rebaptisant la place forte Fort George, probablement en hommage à un de leurs anciens rois. Fort George a joué un rôle dissuasif important durant les deux grandes guerres mondiales du siècle dernier contre Allemands et Japonais.
Il faut faire remarquer que, sans doute, pas renseignés des intentions du gouvernement et du CEB, les militants pour la sauvegarde du patrimoine n’ont pas encore pris position… à l’exception du chef des sapeurs-pompiers urgentistes du port.