Le patrimoine architectural, culturel et historique de Maurice se trouve en péril. C’est le cas de le dire, notamment suivant le constat à travers l’île des vieilles bâtisses à l’abandon. Si rien n’a pu être fait pour sauver l’ancien hôpital de Souillac, qui a récemment été détruit sans embarras et sans peine par les autorités elles-mêmes, d’autres bâtisses, dont les anciennes cours de district, semblent vouées au même sort…
Ils sont en piteux état et tombent en décrépitude. De Pamplemousses à Souillac, en passant par Moka, les cours de district d’antan, datant de 1852, sont menacées, faute d’un plan de préservation. Si la cour de Souillac a été transférée depuis un an à Surinam, celle de Moka depuis juillet dernier à Rose-Hill, celle de Pamplemousses dans un autre bâtiment privé à Pamplemousses depuis août, et que d’ici quinze jours, celle de Rivière-du-Rempart bougera à Pamplemoussesdans le même bâtiment privé où siège la cour de Pamplemousses, seules celles de Mahébourg et de Flacq ainsi que la Cour suprême — qui ont récemment été restaurées — officient toujours.
Opérationnelles depuis 1852
C’est avec peine que les amoureux du patrimoine, et tout autre Mauricien tenant à coeur l’histoire de son village, de son pays, notent l’abandon dans lequel sont laissés ces bâtiments. Des bâtiments qui ont tous une histoire à raconter. En effet, elles datent des débuts de la juridiction des districts avec l’enrôlement des magistrats à partir du 1er janvier 1852, explique Raymond D’Unienville, avocat et féru d’histoire. Ces bâtiments en bois, recouverts de bardeaux, disposaient de trois bureaux, un pour le magistrat,  un  pour les avocats et un pourles greffiers ainsi qu’une petite salle d’audience.
La création des cours de district relève de la décision de l’administration britannique de transférer les cours de première instance de Port-Louis, où siégeaient les juges de paix et la Cour d’appel, aujourd’hui devenue la Cour suprême, dans des cours de district pour les affaires civiles et criminelles, cela, en raison du fait qu’il fallait voyager de longues distances pour se rendre à Port-Louis. Avec la création des cours de district, toutes les affaires civiles et criminelles pouvaient être traitées sur un plan régional. Les bâtisses, héritage de l’architecture propre à l’ère coloniale, faisaient la beauté de tout un village, les habitants étaient fiers de leur patrimoine.
Aujourd’hui à Souillac, l’herbe a envahi la cour et le bâtiment — où a siégé le premier magistrat Charles Robert Telfair —, détruit par une incendie en 2011, n’est plus. Le bâtiment provisoire datant lui aussi de l’époque coloniale dans l’enceinte de la cour, qui avait étéaménagé pour faire office de tribunal, est en piteux état. Comme les autres bâtisses qui abritaient à l’époque les officiers de la cour et les avocats.
L’ancienne cour de Rivière-du-Rempart, communément connue comme la cour de Mapou, car situé aujourd’hui dans un bâtiment en briques rouges et toiture faite de bardeaux dans ce village, n’est plus que ruines à Poudre d’Or. C’est dans ce village côtier non loin du terrain de foot qu’a siégé entre 1852 et le début du 20e siècle le tribunal de Rivière-du-Rempart.
«Dans le temps, le personnel de la cour et les avocats arrivaient par le train qui les déposait à la gare de Poudre d’Or Hamlet. Ils devaient ensuite se rendre au tribunal, situé à plus de 2 km, dans des carrioles. Pour éviter ce long trajet, la cour de Rivière-du-Rempart a été transféré au début du 20e siècle dans un bâtiment moderne à Mapou, à cinq minutes de marche de la gare», raconte Raymond D’Unienville.
Modernité
Aujourd’hui, si le premier tribunal a été abandonné à son sort, l’actuel bâtiment dans lequel officie le magistrat à Mapou tombe lui aussi en décrépitude. Si bien qu’à partir du 14 septembre, cette cour de district sera transférée dans un bâtiment privé situé en face du jardin botanique et du centre de jeunesse de Pamplemousses.
L’ancienne Cour de Moka a connu les mêmes mutations en juillet dernier. Les locaux de ce tribunal centenaire situés non loin de l’hôpital ophtalmologique attend de connaître le sort qui lui sera réservé. La vieille demeure grise et noire, en bois avec colonnades, qui faisait office, il n’y a pas si longtemps encore, de tribunal, de bureaux d’État civil et de quartier général de la police pour tout le district, est à l’abandon. Si la police de Moka, qui occupe les autres bâtiments dans la cour et a aussi pris ses quartiers dans un des bureaux de l’ancienne cour de district, selon les proches du dossier, cet ancien tribunal sera prochainement rasé pour faire place à un bâtiment de plusieurs étages en guise de locaux modernes pour la police de Moka.
L’ancienne Cour de Rivière Noire, se situe à Bambous, non loin du cimetière sur la route Geffroy, à qui le 1er magistrat de la cour, Numa Geffroy, a donné son nom. Mais aujourd’hui ces bâtisses coloniales qui faisaient la fierté du village sont à l’abandon total, même si, selon les amoureux d’histoire, ces locaux représentent un exemple de bâtiment d’antan car toujours en bon état. Mais depuis plusieurs années, l’ancienne cour de district a été transférée dans un bâtiment moderne non loin du conseil de district de la localité à Bambous.
À Pamplemousses, c’est avec désolation que les villageois regardent le cadenas sur la grille de l’ancienne cour de justice. Pour cause, comme les autres anciens tribunaux, ce bâtiment colonial ne sert plus. La cour de Pamplemousses a aussi été transférée depuis août dernier dans un autre bâtiment, moderne, privé, dans la même localité. Le même qui abritera prochainement celle de Rivière-du-Rempart.
Flacq, l’unique cour sur la liste du patrimoine national
De ces anciennes cours de district qui sont toutes entrées en opération le 1er janvier 1852 selon les historiens, seules les cours de Mahébourg et de Flacq siègent encore. Cependant, en dépit du fait qu’il ait été récemment restauré, le bâtiment abritant la Cour de Mahébourg est en mauvais état, le plafond n’étant plus étanche dans certaines pièces.
À Flacq, la réalité est différente, tant ce bâtiment, où a siégé le gouverneur Sir Arthur Hamilton et qui est un reproduction en miniature de la résidence de la famille Aberdeen en Écosse, est entretenu. D’ailleurs, parmi toutes les cours de district, seule celle de Flacq, hormis la Cour suprême, figure sur la liste officielle du patrimoine national. Au grand dam des défenseurs et amoureux d’histoire qui ne comprennent pas la politique exercée par les autorités pour classer et préserver les bâtiments historiques.
Selon les informations recueillies, en 2013, l’ancien Attorney General Varma présidait un comité regroupant des représentants de la cour, du ministère des Infrastructures publiques, entre autres, qui siégeait tous les mois, pour revoir les infrastructures des cours. La priorité, à l’époque, était la rénovation du tribunal de Souillac, avant que ne vienne le tour du tribunal de Mapou, puis celui de Pamplemousses. Mais aujourd’hui, les bâtisses tombent en ruines et aucune nouvelle de ce comité.
Pas de nouvelles également du côté du National Heritage Fund (NHF), organisme responsable de la préservation du patrimoine national. Nos maintes sollicitations pour obtenir des précisions quant à l’histoire et l’avenir de ces bâtiments ont été vaines. Même l’accès aux locaux du NHF est restreinte et les archives de cette instance, où le public aurait dû pouvoir consulter les documents relatifs au patrimoine, sont interdites.
Du côté de la Cour suprême, c’est également motus et bouche cousue. Personne du Master and Registrar au Registrar en passant par le Chief Registrar n’a répondu à nos sollicitations. Pas de réponse également au niveau du ministère des Infrastructures publiques. Cette «démission» desautorités suscite de nombreuses interrogations. Dans les milieux, c’est toutefois avec insistance qu’on parle de la destruction imminente de ces bâtisses d’antan. La raison avancée : le manque de finances pour restaurer ces bâtiments et les préserver. Ce qui fait monter au créneau les défenseurs du patrimoine, déplorant que le bétonnage intensif a aujourd’hui raison des vieilles bâtisses, au détriment de l’histoire.
«C’est normal que, année après année, les coûts de restauration augmente si on laisse à l’abandon un bâtiment déjà en piteux état. Mais le manque de financement ne devrait pas être une raison pour laisser s’écrouler en ruines des pans de notre histoire», réfutent les observateurs. Les cours de district font partie de l’identité du pays, il est impératif de les protéger, ajoutent-ils, prônant la mise en valeur de tout ce qui peut rappeler le riche passé de Maurice. C’est le cri d’alarme que lancent les amoureux du patrimoine face à la menace qui pèse sur l’avenir de ces cours de districts.
Outre la responsabilité de l’État, l’initiative privée est aussi fondamentale dans la préservation de l’architecture historique et patrimoniale locale pour donner un second souffle, une nouvelle vie à ces bâtisses.«Si ces tribunaux ne peuvent plus siéger dans ces bâtisse, ces bâtiments restaurés et entretenus peuvent servir à des spectacles ou des ateliers ou encore des points de vente des produits locaux dans le district. Ils devraient pouvoir être utilisés à des fins touristiques», disent les observateurs.
D’où l’appel lancé pour inclure le patrimoine dans les visées de la Corporate Social Responsibility (CSR). Autrement, le slogan Maurice île Durable restera «un slogan creux, une coquille vide», comme disait autrefois Paul Bérenger, l’actuel leader de l’opposition en passe de se retrouver de l’autre côté de la barrière,  soulignent les observateurs avertis. À bon entendeur…