La référence au patrimoine immatériel nous ramène trop souvent à une représentation culturelle folklorique ne dépassant pas les quelques vieilles chansons et contes d’antan. La conceptualisation même du contenu de l’immatériel en notion du patrimoine a trouvé très peu d’écho chez nous. Cela se comprend. Trois cents ans d’histoire pénible pour la grande majorité de la population et un mode de vie construit au quotidien des luttes pour la survie ont laissé des représentations culturelles fortes certes, mais aussi oubliées, niées, touchant jusqu’au génocide. Qui contestera ce fait?  Ce pays n’a, d’autre part, que 44 ans de vie indépendante, acquise, on ne le dit pas souvent, grâce à ce même patrimoine immatériel qui a constitué notre psychisme culturel commun décisif à une indépendance politique.
Il n’est certainement pas question ici de retourner le couteau dans la plaie. Mais aucune réflexion sérieuse autour du patrimoine immatériel ne saurait faire l’économie d’une compréhension à partir d’un point de vue socio-historique, aussi pénible puisse-t-il être. L’immatériel touche au marronnage, aux interactions forcé et consentante, à la révolte contre les injustices et les inégalités débouchant chaque fois sur des résolutions de conflit donnant lieu à de nouveaux contrats sociaux qui eux-mêmes sont porteurs de modes de vie se manifestant en des représentations culturelles. C’est de ces matrices que sont nés la langue, les contes, les chansons, les chansonnettes, les danses, les jeux, les remèdes médicinales, les sonorités rythmées du travail ardu et transposées sur la fabrication des instruments en ce qui nous concerne.
Le premier point à faire remonter serait donc le constat de ce qui a été répertorié en termes de patrimoine immatériel du pays. Ce répertoire, pour peu qu’on arrive à le dresser, est pour dire le moins, dérisoire d’un point de vue de praticien en contact avec les réalités de terrain et le vécu quotidien de la population. On ne saurait se satisfaire de l’état d’approximation des langues pratiquées, d’une musique qui a plus mal que bien survécu, des quelques initiatives visant à nous servir des sirandanes et des contes à l’occasion ou encore d’une petite référence culinaire. C’est dire aussi à quel point, ni dans la forme ni dans le fond, ne sommes nous arrivés à un seuil raisonnable de collecte des pratiques d’éléments de notre patrimoine immatériel.
Comment en est-on arrivé jusque là? Cette civilisation qui nous a porté, porte en même temps la lourde responsabilité de cet état de situation. Remplie de préjugés de toutes sortes mais surtout raciaux, elle a été, à bien des égards, réductrice, méprisante, opprimante et répressive envers les modes de vie et les expressions des gens ordinaires imbus pourtant de richesses extraordinaires pour à la fois leur survie, leur douleur, leur résistance et leur plaisir. Ce n’est donc pas par un hasard quelconque que la transmission de tant de savoir et de richesses s’articulant surtout autour des modes de vie en commun s’est trouvée bloquée. Des propositions insidieuses jouant sur le développement de fausses consciences quand elles n’étaient pas institutionnelles, ont vite fait de reléguer un corpus de pratiques, hérité et transmis de génération en génération, au mieux à du folklore touristique, au pire en pratiques douteuses, anti religieuses et démoniaques. L’obscurantisme au pouvoir sous le manteau de la civilisation, allons-y pour le bénéfice du doute, s’il en faut, l’UNESCO n’étant que de création récente!
Mais le monde s’est réinventé. Alors que le processus de décolonisation se mettait en place de manière irréductible et que la compréhension des séquelles du colonialisme jetait un éclairage sur les pratiques des colonisés (Frantz Fanon), d’immenses progrès en matière de compréhension de l’expression et des langues (Noam Chomsky, Bickerton, Skutnap-Kangas), du développement de l’enfant à travers des méthodes d’apprentissage par le biais du jeu et de la participation personnelle de l’enfant dans ses apprentissages (Jean Piaget), le respect et la prise en charge de la parole de l’apprenant (Paulo Freire), ont été réalisés. Ils ont tous une grande signification pour les enjeux autour du patrimoine immatériel.  C’est dire à quel point il n’y a rien d’idéologique dans la demande de prise en compte de ces riches héritages. Au contraire, le patrimoine immatériel, véritable outil pédagogique, demeure à la fois un berceau de savoirs et un tremplin pour l’acquisition, dans des conditions optimales, de compétences pour le parcours futur de l’enfant. Y compris l’apprentissage de compétences psychoaffectives face à la douleur, la peur et tant d’autres sentiments difficiles à internaliser à travers une explication rationnelle pour l’enfant.
Il va de soi que le rapport humain avec le patrimoine immatériel ne s’arrête pas aux seuls enfants bien que ce soient les enfants une fois encore qui nous fassent découvrir dans les faits le pouvoir de transmission de savoirs à travers le jeu, les rondes, les chansons, les comptines et la langue (du babil à la parole) entre autres. L’adulte, en qui sommeille toujours un enfant, éprouve toujours des sentiments forts en se plongeant dans l’univers du patrimoine immatériel. Le témoignage en larmes de toutes ces mamans assistant aux concerts d’Abaim le prouve amplement. L’envie irrésistible de l’adulte à se joindre à un jeu d’antan des petits le démontre aussi. On pourrait se référer de la même manière à cette somme de connaissances en médecine traditionnelle dont on retrouve de nos jours les vertus sans toujours, toutefois, reconnaître comme il se doit les véritables porteurs de ces savoirs.
Quelle serait donc la marche à suivre une fois la pertinence de l’utilisation du patrimoine immatériel établie?  L’on est en droit, à ce stade, de se poser un certain nombre d’autres questions avant d’y répondre. Par exemple, sur le rôle de l’état, signataire de la convention de l’UNESCO relatif au patrimoine immatériel (intangible). Jusqu’à preuve du contraire, on a toutes les peines du monde à trouver des indications sur la volonté de l’état à s’engager ne serait-ce que pour une dissémination du contenu de cet instrument.  Et ce ne sont certainement pas les pénibles tentatives de faire inscrire telle ou telle musique à l’UNESCO qui nous convaincront du contraire. L’autre interrogation demeure la pertinence même d’avoir un état omnipotent dictant la marche à suivre sur la question. Nous en doutons sérieusement alors que l’actualité interventionniste récente tendrait à ôter tout espoir de ce côté-là. Comment de ce fait, faire évoluer une structure d’équilibre entre l’engagement de l’état, les porteurs de savoirs et les authentiques organisations culturelles? Finalement, sur un sujet aussi profond que cela et eu égard à ses dimensions d’ordre éducatif et de recherche, l’état est-il bien toujours avisé de s’en remettre au seul ministère des arts et de la culture? Le doute est plus que permis.
L’autre série de questions relève des implications de la démarche de collecte du matériel intangible. Et au centre de ces préoccupations se trouve la question du domaine public.  A ce titre, il est admis que la musique la plus populaire du pays demeure le séga, dérivé essentiellement de la tradition orale tant par le rythme que les paroles.  A qui revient donc le rôle de juger de la propriété intellectuelle d’un séga? Quel est le mécanisme en place à la MASA pour déterminer la contribution des uns et des autres dans les compositions à fort relent patrimonial? D’autre part, le judiciaire est-il équipé pour trancher des litiges d’une telle complexité?
Ces deux séries de questions posées, l’on peut tenter des esquisses de réponse.  Il est évident que l’état doit se convaincre de la pertinence du patrimoine immatériel. Il le démontrera uniquement dans les faits, pas dans les discours. Ces faits pourraient s’articuler autour d’une coordination interministérielle derrière la convention relative au patrimoine immatériel regroupant les arts et la culture, l’éducation, la recherche, l’enfance et la jeunesse entre autres. Plus que tout autre, le ministère de l’éducation a tout à gagner à se tourner vers le patrimoine immatériel, ressource inépuisable en matière de méthode et de contenu de programmes dès la petite enfance. Mais c’est à la garderie et avant même la maternelle que l’enfant s’expose le mieux aux stimulations de tout genre, en particulier dans le domaine langagier, d’où l’importance de retrouver le langage du berceau et les sonorités illimitées que la musique, par exemple, procure. Où trouver ce matériel sinon dans le patrimoine immatériel. Autant donc pour l’état.
 Le plus grand défi se situe, pour nous, au sein de la société civile. Il s’agit d’atteindre dans un premier temps un seuil critique de compréhension de l’enjeu en question. A ce titre, les médias ont un rôle primordial à jouer en allant à la découverte des pratiques et en les faisant remonter pour à la fois les revaloriser et créer une émulation au sein de la population. D’autre part, le travail de collectage, de préservation et de dissémination doit pouvoir intéresser un plus grand nombre de  groupes et d’individus. La question de formation reste posée mais les programmes y relatifs existent et les expériences ne demandent qu’à être partagées.
Reste l’interaction entre l’état et la société civile. Elle demeure cruciale. Il nous faut un signal fort de l’état. Nous l’appelons de tous nos voeux. Il permettra le dialogue politique nécessaire à une synergie à travers une structure de travail permanente. Il s’agit là d’une question de crédibilité de la part de l’état et de responsabilité de la part de la société civile.