L’album CD-DVD Île Maurice, musiques oubliées, lancé à l’Institut français de Maurice, mercredi soir – le 19e album de Takamba (la collection du patrimoine musical de l’océan Indien) – se présente comme un recueil de mémoire orale. Trois figures emblématiques de la musique traditionnelle mauricienne (l’instrumentiste Marclaine Antoine, le chanteur ravannier Louis Gabriel Joseph, dit « Fanfan », et le violoniste Louis l’Intelligent) font partie de ce travail de collecte accompagné des ethno-textes. L’initiative revient au Pôle régional des musiques actuelles de La Réunion (avec le partenariat de la MBC), dont l’objectif est de préserver les objets de mémoire.
« Cet album est issu d’un collectage de terrain qui s’est déroulé à Maurice en 2007 », peut-on lire dans l’introduction du livret. Collecter pour traiter et pour transmettre : c’est ce qu’a fait l’équipe du label Takamba pour restituer au public les oeuvres oubliées, porteuses de tradition, qui laissent des traces, a fait ressortir le directeur Alain Courbis. Six ans de travail sur le terrain auprès des porteurs de tradition pour cette association à but non lucratif, toujours à l’affût d’informations, de documents et autres archives.
L’ethnologue Fannie Précourt a sillonné Maurice, en particulier les régions de Chamarel, Camp Levieux et Beau Vallon, pour établir un corpus oral auprès de Louis L’Intelligent (aujourd’hui décédé), Marclaine Antoine et Fanfan, trois porteurs de fortes traditions musicales à Maurice, dit-elle. Elle a expliqué, lors de la soirée de lancement du coffret et de l’intermède musical qui a suivi, qu’il a fallu du temps pour trouver les documents, les valider auprès des artistes (découverts en 2000). Fannie Précourt a parlé des plus grosses mémoires, chacun dans leur domaine, se référant aux artistes réunis dans le coffret. Ségas, romances, complaintes de Marclaine Antoine, séga typique de Fanfan et danses de salon créolisées avec Louis l’Intelligent, le dernier violoniste de Chamarel : ce sont trois pans de la culture mauricienne qui sont mis en évidence. De son côté, la MBC a retrouvé des images d’archives qui ont permis de réaliser le DVD inclus dans le coffret.
Dans quelles directions ont travaillé les artistes, collecteur-association et autres personnes pour la pérennisation des documents, en lien avec les nouvelles technologies, la restauration, les enregistrements sonores, leur maintien dans les conditions sonores d’origine et la mise à disposition des documents pour les différents publics ? Le Pôle régional inscrit son action de développement musical selon les axes suivants : formation, information, patrimoine, exportation et observation.
Depuis 1997, l’association s’est assignée comme mission le collectage de terrain par les ethnomusicologues, la restitution au grand public des oeuvres d’artistes disparus ou oubliés (de La Réunion et des autres îles du sud-ouest de l’océan Indien) des circuits commerciaux. C’est par souci de conservation et de valorisation que le label discographique Takamba a été créé. Les 19 albums produits par ce label en seize ans offrent une mine d’informations (paroles et traductions, biographies, contextes sociaux, historiques et stylistiques, instrumentation, illustrations, photos d’archives, etc.).
Il faut savoir que le terme « collectage » vient du traditionalisme, du folklorisme, de l’ethnographie, de l’ethnomusicologie, et est utilisé aujourd’hui pour la collecte des musiques et danses traditionnelles, pour la littérature orale, pour le patrimoine oral et immatériel.
Pour ce « recueil de la mémoire ou du patrimoine oral », Île Maurice, musiques oubliées, Fannie Précourt, responsable du label Takamba, a bénéficié de l’aide logistique de Marcel Poinen, et de celle de l’anthropologue Maya De Salle Essoo. Les enregistrements audio, les séances de captation en plein air sont signés Philippe de Magnée, ingénieur du son. Il y a eu une interaction entre ces différentes personnes pour produire de la parole et de la connaissance.
Que dire de ces figures emblématiques qui sont entrées dans la fabrique du projet patrimonial. On apprend que Fanfan, âgé de 83 ans, est proche d’une musique aux racines africaines (Santye di boi, A nou krié, Zeun zan ki oulé marié). Il déplore le fait que la jeune génération de musiciens ne connait pas l’héritage des aïeux.
Marclaine Antoine est le témoin privilégié de genres complètement disparus : séga taverne, la musique la gueule, la romance de mariage. Quand à Louis L’Intelligent, on nous dit qu’il était le plus ancien violoniste à se souvenir de ces danses de salon créolisées qui faisaient autrefois danser dans les bals letan lontan.
Aujourd’hui, tous ces acteurs offrent avec le coffret Île Maurice, musiques oubliées un certain nombre de réponses sociales et culturelles à une demande d’oeuvres du patrimoine et à ce besoin de se ressouvenir.