Le débat autour des salines de Tamarin replace dans l’actualité la question de la sauvegarde du patrimoine. Si la nouvelle volonté affichée de sauver le théâtre de Port-Louis rassure, le constat général demeure inquiétant. Bâtiments coloniaux en ruine, sites historiques menacés par le développement, lieux de mémoire convertis en dépotoirs… Le spectacle est souvent désolant. Pour les amoureux du patrimoine, un sursaut est nécessaire pour sauver ce qui peut encore l’être. Certains s’attendent même à ce que le « balye koko », devenu symbole du nettoyage dans le pays, s’applique aussi dans ce domaine.
Depuis 2003, Maurice a voté une loi pour la sauvegarde du patrimoine. Le National Heritage Fund (NHF), mis sur pied sous ces dispositions légales, a justement pour mission de « sauvegarder, gérer et promouvoir l’héritage national de Maurice ». Plus de dix ans après, force est de constater que cet organisme n’a pas réellement décollé. Les « records » mentionnent seulement une liste de sites et monuments nationaux, sans même un brin d’histoire, ainsi que l’inscription du séga typique au patrimoine intangible de l’Unesco.
Jocelyn Chan Low, historien et ancien membre du board du NHF à sa création, explique : « À cette époque, il y avait une volonté réelle de réhabiliter le patrimoine. Mais à partir de 2005, pour des raisons que l’on sait, tout a été bouleversé. Depuis, il y a un essoufflement total. » Outre la volonté politique nécessaire pour avancer dans ce domaine, Jocelyn Chan Low est d’avis que les autorités doivent également donner les moyens nécessaires d’atteindre les objectifs. De son passage au NHF, il retient : « Le financement a été l’un des plus gros obstacles. C’est bien d’avoir une loi et un organisme pour le patrimoine, mais comment travailler si nous n’en avons pas les moyens ?? »
Cependant, Jocelyn Chan Low concède aussi qu’il ne faut pas toujours se fier à l’État. Il estime que les autorités locales, de même que les parties privées, ont aussi leurs rôles à jouer. « Il nous faut un nouveau dynamisme. Le patrimoine, c’est l’identité d’un peuple. Dans les années 70’, des militants ont lutté contre l’homogénéité culturelle afin que les différents aspects de l’histoire soient reconnus. »
Absence de contrôle
Nelly Ardill, présidente de SOS Patrimoine en péril, constate également un manque de volonté. « À notre niveau, nous alertons l’opinion publique ainsi que les autorités sur les sites et bâtiments en danger. Malheureusement, souvent, lorsque nous nous retrouvons à la NHF ou au District Council, nous constatons qu’il n’y a pas suffisamment de sérieux. »
La présidente de SOS Patrimoine en péril ajoute que la loi n’est pas assez stricte pour empêcher la destruction de certains bâtiments. Elle parle même de manque de rigueur dans l’octroi de permis par les autorités locales. « Quand les municipalités ou les Conseils de District donnent un permis pour des travaux sur des sites historiques, est-ce qu’ils s’assurent que le cachet historique est préservé ?? »
Elle cite l’exemple de l’école Beaugeard à Port-Louis où des structures historiques avaient été détruites lors des travaux ou encore le cas des salines de Tamarin, où le Conseil de District de Rivière-Noire a accordé un permis de développement sans connaître le projet et donner des paramètres pour respecter le site historique.
De même dit-elle, souvent, les changements de régime ou de contrôle des municipalités compromettent également les projets. « Un maire n’a qu’un mandat d’un an. Souvent, il n’a pas le temps de réaliser tous les projets et son successeur n’a pas nécessairement les mêmes priorités. » Par ailleurs, en matière de préservation et de réhabilitation, Nelly Ardill observe qu’il y a un manque de compétences.
Smart Cities et patrimoine
De son côté, Tristan Bréville, directeur du musée de la photographie, constate que le Mauricien montre un intérêt ponctuel de préserver. « Souvent, on note un intérêt, puis on laisse aller, on se décourage. Le plus grave, c’est que ceux qui s’arrogent le droit de préserver vont eux-mêmes tuer les autres initiatives. » Il ajoute que pour mettre de l’ordre dans le domaine du patrimoine, « SAJ devrait prendre son balye koko pour faire ce qu’il fait dans le secteur financier. »
La sauvegarde du patrimoine, poursuit-il, ne devrait pas être l’affaire du ministère de la Culture uniquement. De même, il souligne que l’État met en place des organismes avec des personnes pour travailler pour la préservation du patrimoine, mais que « ces personnes ne font pas le travail ». Citant l’exemple du Ruisseau Tonnier, en train d’être « défiguré » par des travaux, il dit avoir attiré l’attention des autorités sans que personne ne réagisse. « De même, je me suis battue contre la construction du Garden Tower, estimant qu’il fallait une fouille archéologique, car les tombes des premiers ecclésiastiques mauriciens se trouvaient sur ce lieu. Mais personne ne m’a écouté. » Il regrette également qu’à « chaque changement de régime, toutes les instances soient révoquées. »
Concernant le financement des projets relevant du patrimoine, Tristan Bréville est d’avis que « Maurice regorge d’argent, mais ce qui nous manque, c’est un directeur du patrimoine ». De même, il rappelle que l’Unesco dispose de fonds pour ce type de projet, mais que « Maurice ne s’en sert pas ». Avec la venue prochaine des Smart Cities, Tristan Bréville ne cache pas son inquiétude en ce qui concerne la part réservée au patrimoine. « J’ai demandé une rencontre avec le ministre des Finances depuis cinq mois pour discuter de cela. Je ne sais si on lui a transmis mon message. » Que seront ces Smart Cities ?? Comment le patrimoine y trouvera-t-il sa place ?? Autant de questions qui, selon Tristan Bréville, méritent d’être posées. Tout en disant son appréciation pour le projet d’Omnicane d’aménager un musée du dodo, il souhaite que celui-ci soit concrétisé. Il regrette cependant que, de manière générale, le secteur privé se montre très « modeste » sur la question de sauvegarde du patrimoine.
Dans un autre ordre d’idées, il note que les initiatives privées ne sont pas encouragées non plus. « Cela fait plusieurs années que quatre membres de ma famille veulent créer 15 musées, en matière d’imprimerie, de cartes postales et de cinéma, entre autres. Si on pouvait avoir ne serait-ce qu’une écoute des autorités, ça aurait été bien. » Il ajoute sur un ton ironique que Maurice détient le record de longévité en matière de comités. Il cite celui sur le musée du chemin de fer… « qui siège depuis 15 ans » !