L’ouverture du Musée du patrimoine musical marque l’aboutissement d’une dizaine d’années de recherche et de collection pour le Conservatoire national de musique François Mitterrand. Inauguré le 7 février dernier, il est désormais ouvert au public de 9 à 18 heures du mardi au vendredi et de 9 à midi le samedi. Conçu dans une approche chronologique au rez-de-chaussée, il passe au 1er étage à une exploration plus organologique, c’est-à-dire par familles d’instruments. La directrice du conservatoire prévoit de nombreux autres développements en faveur de la recherche, grâce notamment à la rénovation en cours de la bibliothèque.

100 m2, c’est peu en regard de la riche histoire musicale de Maurice, car outre les apports de chacune des populations venues s’installer et amenées de force à Maurice, il importe aussi d’explorer cette histoire spécialisée particulièrement vive aux XIXe et XXe siècles et de comprendre l’émergence et le développement des styles mauriciens. La directrice du conservatoire, Claudie Ricaud, fait entendre que cette ouverture au public n’est qu’une première étape, bientôt complétée par la fin des rénovations de la bibliothèque, dont le fonds ne cesse de s’enrichir, tout comme celui du musée d’ailleurs qui attire régulièrement des dons d’instruments.

Si les extensions du conservatoire qui se sont érigées ces derniers mois montrent une institution en plein renouvellement, les milieux musicaux regrettent amèrement l’auditorium, qui a été gravement endommagé en octobre 2017, par un incendie estimé d’origine électrique. Après enquêtes et expertises diverses, il a été finalement jugé nécessaire de le reconstruire entièrement, chose qui pourrait commencer cette année, si l’étude de faisabilité et la démolition du bâtiment insalubre ont lieu comme prévu. La salle en elle-même gardera la même jauge (300 à 400 places), mais elle pourrait être surmontée d’un étage supplémentaire, pour d’autres activités. Cet auditorium sera étroitement lié au musée, auquel il fait face, sachant que des expositions temporaires pourront être proposées dans l’espace qui les sépare une fois que les travaux seront terminés.

« La musique suit la route des migrations humaines… » Ce constat tout simple ouvre la première partie du musée qui retrace période par période, les types de musique et les instruments qui ont nourri la vie musicale à Maurice. Ainsi les écrits d’époque nous apprennent que le premier contingent hollandais comprenait un marin tambour, nommé Harnem Sandersz van Rossem, qui jouait donc une caisse. Ce premier musicien à fouler durablement le sol mauricien est symbolisé dans l’exposition par un homme revêtu de l’uniforme de rigueur en 1638. S’il ne jouait pas de musique à proprement parler, son instrument servait à la transmission des ordres et à indiquer aux membres d’équipage les différents moments de la journée, sur le bateau comme à terre.

Marins, pirates et esclaves

Il s’agissait, par exemple, de rentrer de la forêt où l’on coupait l’ébène, pour prendre le repas, de s’embarquer sur des canots ou encore de s’abriter à l’approche de bateaux ennemis, etc. Il servait également au divertissement le soir. « On voit toujours un tambour hollandais debout au premier plan sur les peintures maritimes d’époque », fait remarquer notre hôtesse. Comme les colons hollandais avaient pour habitude de systématiquement tout ramener lorsqu’ils quittaient un lieu, peu de chance subsiste de retrouver des traces archéologiques de ces instruments. »

« Les pirates qui fréquentaient aussi régulièrement l’île à l’époque n’avaient pas beaucoup de place sur les bateaux et disposaient quant à eux de tout petits instruments sonores, tels que des castagnettes ou des pipeaux, qui servaient avant tout au divertissement. » Une petite mallette ouverte dévoile ce type d’équipement. Des récits d’époque témoignent aussi, après le départ des Hollandais, des sons de tambours et des chants, qui émanaient alors des forêts et des montagnes, et même de peaux de bêtes tendues qui ont été retrouvées par endroits… « Les esclaves malgaches fabriquaient bien entendu leurs instruments sur place avec des peaux tendues sur des troncs évidés par exemple. »

Le souci de la directrice, et de fait conservatrice du musée, a été de tendre le plus possible vers l’exhaustivité, en montrant tous les instruments dont on sait qu’ils ont été amenés sur l’île à chaque période. Ainsi pendant la période française se côtoient musiques militaire et religieuse, ainsi que la musique des esclaves. Le tambour et le fifre sont les plus couramment mentionnés, tandis que plus tard s’ajoutent les instruments à corde, et du côté de la population africaine des instruments tels que le bobre, que Bernardin de Saint-Pierre décrit précisément dans son Voyage à l’Isle de France, en le nommant cependant tam-tam.

« Le bobre, précise Claudie Ricaud, est mentionné constamment dans cette période, on parle aussi de tambours ou de tam tam, en ce qui concerne la musique des esclaves. Mais les Européens avaient tendance à appeler tam tam tout ce qui n’était pas européen… » Le musée rétablit l’équilibre en exposant ainsi côte à côte un superbe bobre africain et quelques instruments à corde européens. Bizarrement, des instruments percussifs réalisés avec des peaux de bête sont régulièrement signalés, alors qu’aucune évocation d’instruments à vent, tels que des flûtes ou pipeaux faciles à réaliser sur place avec du bambou, n’est jamais faite.

La guitare fait son apparition dans les textes en 1736, on la retrouve ensuite avec le cor à partir du moment où les troupes lyriques commenceront à fréquenter l’île, à la fin de la période française. Au-delà des instruments, les célébrités ont aussi leur place… Un buste en bois accroche le regard lorsqu’on aborde le XIXe siècle et la période anglaise. Il s’agit en fait du compositeur mauricien Francis Thomé, sculpté par Lewis Dick d’après la stèle qui a été réalisée par Paul Landowski (l’auteur du Christ de Corcovado à Rio) au cimetière Montmartre, où il a été enterré. Ce musicien dont Claudie Ricaud a exhumé la mémoire dans un livre très documenté a donné son nom à l’auditorium et peut être considéré comme le premier compositeur mauricien à avoir percé internationalement.

Même sous protectorat anglais, la musique lyrique des théâtres et salons continue d’être majoritairement française, mais la vie concertante est marquée par son lot de turbulences, où par exemple le public refuse de se lever à l’audition de l’hymne national britannique quand il va au théâtre. Si la première école de musique a fait son apparition en 1791 sous le nom d’école Michelet, l’éducation à la musique se développera surtout au siècle suivant à travers l’apparition de différents conservatoires dans les établissements confessionnels d’enseignement.

Apparitions ségatières

Contrairement à ce qu’on pourrait croire en raison de son caractère oral, le séga apparaît dans des partitions fin XIXe siècle, où les compositeurs intègrent parfois des airs de séga qu’ils entendent au pays. On ne trouve pas trace en revanche dans les partitions du séga plein d’ironie, Cari lalo, dont on sait qu’il remonte à 1802.

Un demi-queue Pleyel, parfaitement conservé, fabriqué à Paris en 1872, symbolise l’histoire du piano à Maurice, qui a été dernièrement le principal sujet de recherche de Claudie Ricaud. « C’est une histoire époustouflante, s’exclame-t-elle, qu’il est possible de retracer assez précisément maintenant grâce aux catalogues de vente des Maisons Erard et Pleyel qui ont été mis en ligne. Si quelqu’un me donne le numéro de série de son piano dans ces marques, je peux retrouver nombre de précisions sur sa fabrication… Pour comprendre l’importance de la petite île Maurice dans la vie musicale, il est bon de savoir par exemple qu’elle figurait parmi les destinataires des trois premiers pianos français à être exportés au début du XIXe siècle ! » Notre interlocutrice partagera ses découvertes sur ce volet prochainement lors d’une conférence publique.

Qui dit piano, dit aussi bien sûr orgues et harmoniums, dont plusieurs exemplaires d’âge et de nature différente sont exposés, avec leurs boutons en porcelaine et leurs boiseries mordorées, du petit harmonium portatif au gros orgue à tuyaux. Présent dans nombre d’églises et de couvents, l’harmonium est un instrument d’éducation clé dans l’enseignement évangélique, pour ne prendre que cet exemple. L’intérieur d’un orgue est exposé, pour montrer comment le luthier et l’organiste qui va l’utiliser, le conçoivent selon leurs propres goûts, ajoutant ou enlevant des tuyaux de place en place, les choisissant en cuivre ou en laiton, etc. Un orgue est d’ailleurs souvent le fruit de plusieurs orgues modifiées. Des pompes à air pourraient à l’avenir être adaptées sur ces tuyaux pour mettre les différences de sons en évidence.

Si la musique indienne est l’apanage du MGI, on ne pouvait créer un Musée du patrimoine musical sans montrer la présence et l’influence fondamentale de la musique indienne dans les traditions mauriciennes. Les instruments de la Grande péninsule que l’on joue le plus souvent à Maurice sont exposés, avec une section spéciale réservée au Geet Gawaï, qui fait l’objet d’un classement à l’Unesco. Dans le même esprit, l’arrivée de la musique chinoise à Maurice ne peut, quant à elle, être évoquée sans mentionner Ahime Log Choisannee qui, en plus de ses nombreuses œuvres pour la communauté chinoise à Maurice au XIXe, a initié la première représentation d’un opéra chinois, en 1872, avec des interprètes vivant à Maurice. Ehru, Ghuzheng, etc tous les instruments de l’orchestre chinois sont présentés.

Le premier étage développe plus particulièrement le volet de la création musicale et de la lutherie, à travers différentes personnalités telles que feu le collectionneur Marclaine Antoine, dont une partie de la collection est là, ou encore les luthiers Toto Louison et Armandine, de compositeurs tels que Jean-Claude Alleaume, et bien d’autres plus contemporains. Les nombreux instruments du sega sont exposés, y compris ceux fabriqués avec ce qui tombe sous la main comme une maravanne faite d’une feuille de métal constellée de trous, ou encore la serpe, le jerrican, et tous ces instruments percussifs que les humains ont inventés avec les moyens du bord pour faire entendre ce blues mauricien en ternaire, que l’on nomme séga.

À l’avenir, un espace spécial va être réservé aux jeunes qui souhaitent essayer des instruments. Tous ces magnifiques objets exposés constituent une tentation permanente pour le visiteur qui n’a de cesse d’en entendre le son spécifique. Des tablettes électroniques sont également envisagées pour proposer des informations supplémentaires, et des jeux sont prévus pour une chasse au trésor musicale. Deux guides sont en formation, et compte tenu du volume considérable des documents à inventorier, classer et conserver qui arrivent régulièrement, il sera nécessaire de créer un poste de conservateur.