Homme politique, homme d’affaires, président de la Mission catholique chinoise, Sir Jean Moi Lin Ah Chuen, décédé en 1991, était dévoué à tout ce qui pouvait améliorer le bien-être et l’avancement de la communauté sino-mauricienne. Pour perpétuer sa mémoire, son fils Vincent, dix-sept ans après sa mort, a voulu restaurer et aménager en musée la maison familiale située à Rose-Hill et restée inoccupée pendant de longues années. Il nous ouvre les portes de ce musée mémorial.
C’est dans une grande demeure coloniale sise à l’angle des rues Vandeermeersch et Révérend Lebrun, acquise au début des années 50 qu’a vécu Sir Jean Ah Chuen. Un lieu serein, à quelques pas des voies de chemin de fer, où les Beau-Bassinois et Rosiliens attendaient le train à la station Cascade Halt. La maison de huit pièces s’ouvre sur une grande pelouse, là où ses quatre fils jouaient au football. Derrière, trois pavillons, dont l’un d’eux abritait une cuisine extérieure. La varangue qui accueillait politiciens et membres du clergé a conservé les fauteuils de couleur bleu-vert et disposés comme à l’époque de son père. C’est une maison musée, habitée d’innombrables souvenirs de famille. Mais aussi d’une collection de photos de cet homme qui fut ministre des Administrations régionales dans les années soixantes et dont l’effigie figure sur notre billet de banque de Rs 25. Dans une biographie consacrée à Sir Jean Ah Chuen, Lilian Berthelot le décrit: «Un visage sur un billet de banque: symbole d’accomplissement, rappel d’un destin particulier. Un personnage type qui représente sa communauté sur le plan politique, un citoyen qui est membre fondateur d’une maison d’assurance, préside des institutions qui préservent sa foi, sa culture et sa langue ancestrale, un industriel innovateur, un homme d’affaires qui tout en créant un empire familial s’engage dans le social et le caritatif: il est tout cela et plus encore, Sir Jean Moi Lin Ah Chuen».
C’est avec l’approbation de ses frères et soeurs qu’en 2007, Vincent Ah-Chuen, managing director du groupe ABC  — compagnie familiale — décide d’aménager la demeure rosilienne en musée. Le quatrième fils de l’homme politique va rénover la maison avec l’aide de sa fille, architecte aux États-Unis, pour lui redonner cet aspect d’antan qu’elle avait au temps où habitait toute sa famille. Mais, des objets qui envahissaient la maison, il ne reste pas grand-chose. «À la mort de mon père, nous avons offert quelques effets en cadeau. De plus, la maison ayant été cambriolée pendant qu’elle était inoccupée, des pièces majeures ont disparu. Nous avons pu récupérer seulement un dizième des objets que l’on possédait», nous dit Vincent Ah Chuen.
Le cadre dans lequel le jeune Vincent a passé plusieurs années de sa vie, est recréé. La restauration a permis de redonner à cette maison son éclat originel. Le musée familial s’ouvre au public deux années plus tard, soit en 2009. On y découvre toutes les pièces de la maison, dont la chambre de la grand-mère Li Choi Chu Wei Chuen, celle des enfants, le salon typique chinois, la salle-à-manger qui accueille aujourd’hui les réunions et conférences. Le temps semble s’être arrêté. Dans le bureau de Sir Jean Ah Chuen est accroché un pendule datant de 1929, date à laquelle il s’est marié à Jeanne.
On y découvre aussi le goût de cet homme pour les meubles en bois massif et en marbre. Les pièces historiques permettent au public de retrouver une certaine atmosphère, une évocation des modes de vie de l’époque. Parmi les objets, on y trouve des abaques (abaccus) utilisés dans les boutiques chinoises, une radio ancienne, une machine à dactylographier… Les meubles qui se trouvent dans la chambre du couple conservent précieusement de la vaisselle de l’époque ainsi que des objets de la boutique ABC Store, fondée par Sir Jean Ah Chuen en 1931 à la rue La reine à Port-Louis comme ces brocs servant à servir les meilleures alcools…
Dans le couloir menant à son bureau, accrochées au mur, des photos de lui retrace sa carrière politique et sociale, par exemple, lorsqu’il est fait chevalier par la reine Elizabeth II au Buckingham Palace en 1980 ainsi que des photos de famille.
De la maison familiale en musée, Vincent Ah-Chuen est aujourd’hui fier d’avoir concrétisé ce projet de création d’un musée voué à la mémoire de son père. Et encore plus d’avoir reconstitué, avec l’aide de ses soeurs et nièces l’arbre généalogique de sa famille: «Cela m’a pris trois ou quatre mois. Pour moi, la famille est un support moral que l’on sous-estime parfois. Nous étions et sommes toujours une famille très unie.»
Depuis l’ouverture en 2009, le musée familial a été visité par des amis de la famille mais aussi par des touristes chinois. Qui prendra le flambeau? «Nous avons tout construit. C’est aux enfants de continuer de faire perpétuer sa mémoire», nous dit Vincent Ah-Chuen.