Cela devrait provoquer un bel élan de patriotisme, mais au fil des années, la célébration de la Fête de l’indépendance dans nos institutions éducatives semble être devenue une routine. Il est loin le temps où l’approche du 12-Mars provoquait l’excitation et la mobilisation des jeunes. Selon les responsables des écoles et collèges, il est devenu de plus en plus difficile de capter l’attention des jeunes sur le patriotisme. Du coup, d’année en année, il est noté qu’un grand nombre d’élèves, particulièrement dans les collèges, s’absentent le jour de la célébration de la Fête de l’indépendance. Ce qui démontre leur désintérêt flagrant quant à l’événement…
Doit-on attribuer cela à l’indifférence des jeunes, ou à une déconnexion avec l’histoire du pays ? Telle est la question que se posent de nombreux responsables de collèges, vu le manque d’intérêt que suscite la célébration de la Fête de l’indépendance depuis quelques années. Chaque 11 mars, un fort taux d’absentéisme est enregistré. Dans certains cas, cela peut aller jusqu’à 50 %. Cette année, les appréhensions sont d’autant plus grandes vu que la fête sera célébrée au lendemain de la grande nuit de prière du Maha Shivaratree.
Madoo Ramjee, porte-parole de la Union of Rectors and Deputy Rectors, constate avec regret que la grande majorité des collégiens n’ont aucune connaissance de l’histoire contemporaine de Maurice. « Les manuels de Social Studies des Form I-III abordent l’histoire de Maurice à la période coloniale. Mais, les jeunes n’ont pas suffisamment de connaissances sur la période de l’indépendance. Comment vont-ils s’associer à un événement dont ils ne mesurent pas l’importance ? »
Selon lui, il faut trouver une manière de réanimer l’esprit patriotique. Chaque collège, dit-il, tente d’organiser des activités au moins une ou deux semaines précédant l’événement, « en fonction des ressources disponibles. » D’ailleurs, précise-t-il, le ministère de l’Éducation encourage l’organisation de telles activités. « Mais quel auront les valeurs que nous voulons inculquer aux enfants si, lorsqu’ils se retrouvent en société, la réalité est différente ? » se demande-t-il.
Madoo Ramjee évoque un manque d’affinités entre les valeurs liées au patriotisme que l’école veut inculquer et le discours des parents. « Les parents doivent servir de repères à leurs enfants. Comment convaincre un jeune qu’il est important pour lui d’être à l’école le 11 mars si ses parents lui demandent eux, de rester à la maison ? D’ailleurs, ceux qui sont toujours présents sont ceux à qui les parents ont expliqué l’importance de l’événement. »
Contradictions
Plus que cela, les autorités sont elles-mêmes parfois en contradiction avec l’esprit patriotique. Madoo Ramjee cite l’exemple de l’organisation de concerts ou de carnaval pour les jeunes, alors qu’ils devraient être à l’école pour la cérémonie du drapeau. « Il est sans doute plus intéressant pour un jeune d’être à une fête que d’assister à une cérémonie de lever du drapeau. »
Le même constat fait écho au niveau des instituteurs du primaire. « Si les adultes ne sont pas patriotiques, faut-il s’attendre à ce que leurs enfants le soient ? », se demande Gassen Murugan, assistant maître d’école d’une institution publique. Comme Madoo Ramjee, ce dernier estime que l’absence de l’histoire mauricienne à l’école est pour beaucoup dans cet état de choses. « L’histoire n’a pas été enseignée de manière objective et réelle. Essayez de trouver sur le marché un livre qui raconte la vraie histoire de l’indépendance. Tout ce qu’on vous dit c’est que les Anglais ont remis le drapeau à Sir Seewoosagur Ramgoolam. Demandez à un lauréat pourquoi certains ont quitté le pays après l’indépendance. Serait-il capable de vous répondre ? », affirme-t-il.
Pour Gassen Murugan, il est important de replacer l’indépendance dans son contexte et dépasser la dimension politique. Il considère dommage que certaines initiatives pour favoriser le vivre ensemble sont parfois court-circuitées. Il fait référence au livret Citizenship, conçu pour être utilisé dans le primaire, il y a quelques années, et qui a atterri à la poubelle parce que certains avaient estimé que leur groupe n’y était pas bien représenté.
Barrières linguistiques
De même, ajoute Gassen Murugan, il convient de trouver un moyen pour que la cérémonie de lever du drapeau soit plus accessible aux enfants. « Il est parfois difficile pour eux de rester debout pendant longtemps, à écouter un discours qu’ils ne comprennent même pas. » Gassen Murugan est d’avis que le discours du 12 mars devrait être en kreol, étant donné que l’école enseigne le kreol de nos jours.
Salim Choolun de la Government Teachers’Union (GTU) est lui aussi d’avis qu’il faut redonner ses lettres de noblesse à la Fête nationale. Comme les autres interlocuteurs, il estime que cela passe par une bonne connaissance de l’histoire. « On devrait profiter de cette occasion pour faire comprendre aux enfants pourquoi l’indépendance est un événement important. Ils doivent aussi savoir qui sont ceux qui ont souffert pour obtenir l’indépendance. »
Dans le même souffle, Salim Choolun regrette que souvent, les enfants chantent l’hymne national de manière approximative, sans en comprendre le contenu. « Il est important qu’ils comprennent les paroles. Idem pour le discours du Premier ministre lu par l’invité d’honneur qui devrait être plus accessible aux enfants. »
Dans la filière non formelle, on a pris beaucoup de liberté par rapport au protocole. Ce qui permet aux animateurs d’aborder la Fête de l’indépendance, différemment. À l’Atelier du Savoir (ADS) de Terre de Paix, par exemple, le patriotisme s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large. « Nous travaillons sur le thème de la liberté au moins deux semaines avant l’événement. Nous expliquons aux jeunes que notre destin ne peut demeurer entre les mains des autres, afin qu’ils comprennent pourquoi il était important pour le pays d’accéder à l’indépendance », explique Georges Legallant, animateur de l’ADS.
De même, poursuit-il, les jeunes doivent savoir comment le pays était à l’époque coloniale. « Cela fait partie de l’histoire et ils doivent être conscients des changements que l’indépendance a apportés. »
L’histoire, ajoute Georges Legallant, inclut également l’excision de Diego Garcia du territoire mauricien. « L’histoire ne peut être sélective, les jeunes doivent savoir ce qui s’est passé. De même, la célébration de l’indépendance est aussi l’occasion de célébrer nos îles. Ce thème permet, par exemple, de prendre connaissance des différentes îles faisant partie de la République de Maurice. »
Relire l’histoire, c’est aussi aborder les événements douloureux qui l’ont marquée. Ainsi, la bagarre raciale est aussi abordée. « Ce sont des faits et on ne peut les nier. Les jeunes doivent en prendre conscience afin qu’ils comprennent l’importance du vivre ensemble. »
Dans le même esprit, l’ADS s’attelle à enlever les barrières linguistiques. Les jeunes apprennent ainsi à connaître le contenu du Motherland à travers la traduction réalisée par Rama Poonoosamy en 1982. « Les paroles de l’hymne national servent également de support pour les classes d’anglais. Le sens des mots leur est expliqué ainsi que les situations où ils peuvent s’en servir. »
Alors que les institutions éducatives s’apprêtent à célébrer le traditionnel lever du drapeau lundi, une réflexion s’impose sur les valeurs patriotiques et la manière dont l’école pourrait contribuer à les inculquer.