Observée le 17 octobre, la Journée internationale du refus de la misère viendra nous rappeler la situation de ceux qui ont été exclus du développement. Pendant que les politiques se disputent et que de grands projets voient le jour ça et là, une partie de la population vit toujours dans des conditions de grande pauvreté. Scope vous en parle, à travers une visite rendue à une famille vivant dans la précarité.
Vendredi, 13h15. Nous nous trouvons dans un des faubourgs de Port-Louis. Bordé d’herbes folles, le sentier de terre sèche qui nous mène au domicile de Jean-Yves et Samantha donne déjà une idée de ce qui nous attend. Là, plusieurs maisons en tôle et en bois… C’est dans l’une d’elles que nous rencontrons nos interlocuteurs.
La maison est à peine meublée, indication supplémentaire de la pauvreté à laquelle le couple fait quotidiennement face. La veille, en désespoir de cause, Samantha avait dû solliciter l’aide d’un travailleur social : une fois de plus, la famille n’avait rien à manger.
Chaque matin, les trois enfants du couple vont à l’école le ventre vide. Les deux plus jeunes, encore au primaire, comptent sur le déjeuner offert par une organisation sociale. L’aînée, qui fréquente une institution pré-vocationnelle, bénéficie d’un ticket pour obtenir deux paires de faratas. À cause de leur état de santé, précaire lui aussi, les deux conjoints comptent sur les aides sociales et l’encadrement d’ONG et de bienfaiteurs. Ils arrivent difficilement à subvenir comme il se doit aux besoins de la famille.
Shelter.
La maisonnette, comprenant une unique pièce, a pu être construite grâce au soutien de la National Empowerment Foundation (NEF) et du Trust Fund. Et ce, après que la famille a vécu presque comme des nomades, changeant régulièrement de domicile. “Mo pa finn kapav kontinie pey lwaye, proprieter inn met nou deor…” La famille s’est finalement retrouvée dans un shelter, jusqu’à ce que la NEF intervienne.
Samantha n’en pouvait plus. Elle voulait enfin avoir une maison à elle afin de pouvoir s’occuper de sa famille. S’étant séparée de son époux – celui-ci ayant violé sa fille aînée – , elle galère pour élever ses enfants. Il y a quelque temps, elle a rencontré Jean-Yves, qui est devenu son compagnon.
Si le logis dans lequel ils vivent tous semble solide, il n’en demeure pas moins vrai que leur situation reste précaire. La famille ne possède qu’un seul lit, réservé à Jean-Yves, à cause d’une opération chirurgicale qu’il a récemment subie et des complications dont il souffre. Il doit régulièrement subir des séances de dialyse. Du coup, les autres membres de la famille dorment sur un matelas, à même le sol. Pendant la journée, celui-ci est enroulé et posé dans un coin.
Quotidien terne.
Pour tout mobilier, Jean-Yves et Samantha n’ont que deux tables, qu’ils ont eues en emprunt. Pour s’asseoir, la famille ne dispose que d’un banc qui leur a été offert, tout comme l’ont été les rideaux et quelques ustensiles. Les autres n’ont que deux morceaux de briques sur lesquels ils peuvent s’installer, lorsque ce n’est pas par terre. S’ils ont pu obtenir une plaque de cuisson, la bonbonne de gaz leur a été prêtée. N’ayant pas l’eau courante, ils doivent se rendre chez un de leurs voisins pour remplir leurs deux grands récipients.
Comme éclairage, une simple ampoule a été installée au milieu de la pièce. L’électricité est prise depuis la maison du voisin. Cela leur permet, grâce à une radio portative, d’avoir un peu de distraction et d’égayer leur quotidien si souvent terne. Ils passent leurs journées principalement à l’intérieur de la maison, à se parler ou à dormir quand les enfants ne sont pas là. Aucun arbre à proximité : il leur est impossible de trouver un coin d’ombre à l’extérieur.
Ne disposant ni de toilettes, ni de salle de bains, la famille doit parfois attendre la tombée de la nuit pour pouvoir se laver. La voisine, qui leur offrait la possibilité de venir chez elle, leur a fermé la porte de sa salle de bains et de ses toilettes depuis qu’elle a pris connaissance des problèmes de santé de Samantha. La petite famille doit donc attendre qu’il fasse nuit pour se laver. “Aswar, kan zanfan anvi fer pipi, zot al dan enn ti kwin”, confie Samantha. Ne pouvant accéder à cet endroit, Jean-Yves doit, lui, marcher une longue distance pour aller dans les toilettes publiques de la localité. “Mo pa santi mwa an sekirite kan mo al laba”, dit-il. Peu loquace, Jean-Yves confie sa peine de ne pouvoir “zwenn le de bou”.
Dignité.
Dans cette situation de vulnérabilité, la famille se retrouve souvent pointée du doigt. Les deux fillettes, qui avaient pris l’habitude de regarder des dessins animés chez la voisine qui leur fournit l’eau et l’électricité, reviennent bien souvent la mine déconfite quand cette dernière ne leur permet pas de le faire. C’est alors avec beaucoup de tristesse et les larmes aux yeux que Samantha regarde, impuissante, ses enfants.
Elle constate également qu’elles n’arrivent pas à étudier convenablement, car elles sont fortement perturbées par la situation dans laquelle elles se trouvent. “Sa fer leker fer mal”, laisse échapper leur mère.
Lasse de ce mode de vie difficile, Samantha avoue avoir déjà pensé au suicide. Mais elle s’est à chaque fois ravisée, en pensant à ce qu’il adviendrait de ses enfants sans elle. Elle est ainsi suivie par un psychiatre, et sera également accompagnée par un psychologue dans un proche avenir. Grâce au soutien des ONG et des bénévoles du quartier, elle ne passe plus son temps à pleurer comme autrefois, mais elle ne peut toutefois s’empêcher de se lamenter sur son sort.
Malgré leur détresse, la propreté de leur foyer est impressionnante. À côté du matelas, un buffet trouvé dans la rue leur sert d’armoire. Les vêtements qui n’y ont pas trouvé place sont soigneusement rangés dessus. Méticuleuse, Samantha précise que “si mo ti ena enn larmwar, li ti pou pli an ord ki sa”. Le sol, recouvert de vinyle en rouleau, est également propre. Malgré son désespoir, la famille souhaite néanmoins vivre dans la dignité…
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Journée du refus de la misère: Commémoration et réflexion à la State House
C’est à la State House que se tiendront, ce dimanche 9 octobre, les célébrations marquant le Journée du refus de la misère. Consacrée aux familles vivant dans des situations de pauvreté ou de misère qui sont accompagnées par des ONG, cette journée se veut un temps de rencontre et de réflexion autour du sens à accorder à la célébration de la Journée du refus de la misère, fixée au 17 octobre.
Les familles de diverses régions auront l’occasion de se rencontrer et faire une pause. Elles pourront aussi partager leurs souffrances, espérances et aspirations.
Hormis la partie protocolaire réservée aux discours, messages et témoignages des enfants, jeunes et adultes, l’un des points centraux de dimanche sera l’atelier sur le “croisement des savoirs”, pour faire écho au programme sur lequel se penche l’Institut Cardinal Jean Margéot depuis l’année dernière. Universitaires, personnes dans la misère et organisations sociales vont ainsi partager leurs connaissances. Dans l’après-midi, un temps festif est prévu. Des ateliers sur divers thèmes et une animation sont aussi au programme.
Les jardins du Réduit ont été choisis pour valoriser ceux qui vivent dans la pauvreté, la State House étant l’un des hauts lieux de la République. Pour Jonathan Ravat, un des membres du comité organisateur, “célébrer la Journée du refus de la misère, ce n’est pas faire du misérabilisme. C’est une journée de commémoration”.
Par ailleurs, le 17 octobre, une autre cérémonie commémorative est prévue sur l’esplanade du Port-Louis Waterfront devant la stèle érigée pour le refus de la misère. Elle consistera en une réplique de la partie protocolaire du 9 octobre, mais en plus court. Une minute de silence sera observée en mémoire de ceux qui n’ont pas survécu à la misère et des prières interreligieuses seront aussi dites.