Le budget CSR pour lutter contre la pauvreté a été réduit de 40%. Une mesure révoltante pour les travailleurs sociaux oeuvrant dans le domaine. Eux, ils connaissent la misère et la détresse de nombreuses familles qui peinent pour survivre, car leurs besoins les plus basiques sont rarement satisfaits. Au revers de la carte postale, l’hiver est encore plus rude à supporter…
La nuit est déjà tombée lorsque nous allons à la rencontre de quelques familles en détresse à Résidence Barkly, Beau Bassin. Ce vendredi soir, c’est le parfum d’un poisson qui mijote sur le feu qui vient titiller nos narines. Dans la pénombre, nous avons du mal à distinguer où nous mettons les pieds. La lampe torche de notre téléphone cellulaire nous sort du pétrin, car le passage qui mène à la demeure de ces familles est étroit et accidenté.
Lakaz koule.
Les bicoques que nous découvrons, toutes dans un état lamentable, nous font irrémédiablement penser aux bidonvilles d’ailleurs. Elles sont construites avec des matériaux de fortune ? vieilles poutres et tôles pourries qui abritent tant bien que mal ? que les occupants ont pu récupérer afin d’avoir un toit sur leur tête. Aucune intimité dans ce quartier : les maisonnettes sont bâties les unes à côté des autres. Elles sont quatre familles à utiliser les mêmes toilettes et l’unique salle de bains.
Le mur d’enceinte et la première maison en béton que nous avions aperçus ne laissaient pas deviner un tel spectacle. Plusieurs familles habitent ces bicoques et cohabitent dans l’espace restreint qui leur sert de cour. Depuis le début de l’hiver, c’est le calvaire pour tout le monde. Le vent n’a aucun mal à pénétrer les frêles constructions, au grand dam des résidents qui, la nuit, n’ont que de minces couvertures pour se protéger du froid. Ils essaient de trouver le sommeil, serrés les uns contre les autres, mais ce n’est pas évident…
Dans les hauts de Floréal, à quelques mètres des maisons chics de Trou aux Cerfs, nous visitons une autre bicoque dans un état aussi lamentable. Une mère et son fils y habitent depuis de nombreuses années. Las des vaines promesses d’organismes censés leur faire obtenir un logement décent, ils ont perdu tout espoir de vivre dans de meilleures conditions. En temps de pluie, l’eau s’infiltre dans la maison. Sans compter le vent glacial qui leur tient régulièrement compagnie. “Bien pa bon lakaz-la. Fer fre me bizin aksepte li”, se lamente Brinda (prénom fictif). Malgré les “de molton” qu’ils ont la chance d’avoir, ils grelottent la nuit. Lorsqu’il pleut, le fils doit “zwe kouk kasiet avek lapli akoz lakaz-la koule”. Dormant en haut d’un lit à étage, la tête de l’enfant frôle le plafond.
Fer byen fre.
Port-Louis, la nuit. Il fait assez froid pour cette habitante de Tranquebar, qui habite elle aussi une maison en bois et en tôle. Liliane, 67 ans, a pu obtenir des matériaux neufs de la National Empowerment Fund (NEF), mais “tol-la, li so lizour, bizin res deor. Aswar fer bien fre”. Sa maison semble solide, mais elle souligne que sa condition de vie ne s’est pas améliorée. “Li parey mem.” Ils sont sept à y habiter. Ils doivent eux aussi s’accommoder d’une toiture qui laisse passer l’eau de pluie.
À Résidence Barkly Marina, une femme quinquagénaire a dû consentir à laisser deux de ses enfants à SOS Village, faute de moyens. Un enfant habite avec sa marraine, un autre s’est marié. Elle se retrouve seule avec une fillette de 7 ans. Elles vivent dans une petite maison d’une seule pièce où l’on ne trouve qu’un vieux lit et un vieux matelas, une vieille armoire et un vieux meuble qui sert de table. La cuisine se résume à un simple foye à l’extérieur de la bicoque où la dame mijote quelque chose quand c’est possible. Elle dit compter sur le bon vouloir de certains de ses voisins.
La pièce est froide. Le vent glisse sous la porte et les fentes et glace les pieds de ceux qui sont à l’intérieur. Cette femme vit dans de telles conditions depuis plusieurs années et semble résignée : “Inn abitie. Nou pez nene, bwar delwil.”
Humidité.
Chez sa voisine Mireille, qui habite avec son petit-fils d’une quinzaine d’années, la situation n’est guère plus reluisante. Même si la maison semble un peu plus grande, sa précarité est évidente. D’ailleurs, en temps cyclonique, ils cherchent toujours refuge chez quelqu’un qui peut les accueillir.
En entrant dans sa maison, nous sommes tout de suite frappés par l’inégalité du sol : il est recouvert d’un vieux tapis de salon obtenu quelque part et d’une vieille karpet pour masquer l’amoncellement de pierres qui sert de sali.
Pinçant les lèvres de temps en temps, Mireille tente d’expliquer sa situation. Malade, elle ne peut travailler et ne touche qu’une petite pension. Elle prépare à manger quand elle le peut, mais compte le plus souvent sur l’aide des travailleurs sociaux du quartier. Leur couverture pour la nuit se résume à un vieux tissu que grand-mère et petit-fils se partagent en ce moment, les deux dormant dans le même lit en hiver. En été, c’est sur un vieux matelas posé à même le sol que se couche l’adolescent. Pour se protéger des gouttelettes d’eau en temps de pluie, un grand plastique a été attaché au-dessus du lit.
À Cité Mangalkhan, Bianca (prénom fictif) vit tant bien que mal avec ses deux filles. La maison en béton date de nombreuses années et a perdu son étanchéité, faute d’entretien. Lors de notre visite, nous avons été surpris par l’humidité qui y règne. Avec la pluie de la veille, l’eau s’était infiltrée partout et il n’a pas été facile de trouver un coin sec où dormir. Elles s’apprêtaient à passer la nuit à la lueur des bougies, la pluie ayant provoqué un court-circuit, les privant d’électricité. “Tou nou linz ek lili inn mouye.” Le sol est encore humide, avec des flaques d’eau dans les recoins de la maison et dans le placard qui sert d’armoire.
Blessée au genou alors qu’elle fuyait son mari violent, il y a quelques d’années, Bianca doit se faire opérer dans quelques semaines. Sa benjamine est souffrante, et elle ne peut trouver un emploi stable pour les nourrir à cause des nombreux rendez-vous médicaux auxquels elles doivent se rendre toutes deux.
Peu d’espoir.
À côté des maisonnettes de Marina et Mireille, vivent Stéphanie et Jean-Marc et leur fils de 7 ans. Après une sortie avec son école le matin, l’enfant dessinait. C’est une de ses passions. Depuis de la perte de leur maison dans un incendie, ils ont beaucoup galéré pour trouver un nouveau logement.
Pour avoir un peu plus d’espace et ne pas cohabiter dans une seule pièce, Jean-Marc a bricolé une chambre à l’étage. Les marches de l’escalier qui y mènent sont inégales et branlantes. Un simple moment d’inattention, et c’est la chute assurée.
Ils déplorent leur mauvaise condition de vie. Pour l’avenir de leur enfant, ils souhaitent ardemment trouver une autre demeure. La proximité des bicoques les oblige à se parler à voix basse pour conserver une certaine intimité. Mais ils sont importunés par les mots déplacés qui pleuvent souvent chez les voisins. D’où leur désir de pouvoir habiter ailleurs.
Plusieurs choses nous ont sauté aux yeux dans les logements que nous avons visités. Parmi, l’installation artisanale des prises électriques, qui représente un réel danger. Mais aussi longtemps que cela fournit un peu d’éclairage, personne ne s’en préoccupe. Nous avons aussi constaté la débrouillardise de ces familles pour se protéger autant qu’elles le peuvent contre la pluie et le vent. Seau, bol de rice-cooker, plastiques… sont utilisés pour recueillir l’eau de pluie à l’intérieur des maisons. Vieilles moquettes et vieux karpet sont recyclés pour apporter un semblant de confort dans les maisons, que les familles ont essayé d’aménager du mieux qu’elles pouvaient.
Grâce au soutien des travailleurs sociaux de leurs localités, ces familles gardent un peu d’espoir et tiennent le coup dans l’attente de jours meilleurs…