Leurs noms ne figurent pas sur la liste du Père Noël. Ils n’ont pourtant pas été méchants. Ils sont simplement nés sous une mauvaise étoile. Touchés par la pauvreté et la précarité, ses enfants vivent mal cette période où ils sont incapables de rêver…
“Mwa ousi mo ti anvi gagn kado kouma mo bann kamarad. Sapin mem inn aret mete kot nou”, lance le petit Lionel. Il ne croit plus au Père Noël, ni dans la magie que d’autres lui prêtent. Pour ce gamin de 11 ans, le 25 décembre sera un jour comme les autres. Mais il aura un pincement au coeur lorsqu’il verra les autres enfants du voisinage défiler avec leurs jouets. Dans sa ruelle à Camp Levieux, le rouge pâle désolant de tôles rouillées de sa demeure contraste avec le béton réconfortant de ses voisins.
Son frère Jamel, 7 ans, y croit toujours. “Mo ena 2 zouzou”, confie-t-il, le regard fier. À son visage souriant, on devine que son innocence n’a pas encore été affectée par les troubles de sa famille. Car le quotidien des deux frères n’a rien de joyeux. Abandonnés par leur père depuis des années, ils vivent avec une mère malade et son conjoint, entre querelles familiales et soucis financiers. Jamel garde cependant le même enthousiasme chaque année à l’approche de Noël. Il négocie même, avant de nous parler : “Si mo koz bien, ou donn mwa enn zouzou ?”
“Vagabonds”.
Partageant aujourd’hui le même sort que Jamel et Lionel, Christopher a d’abord connu la magie de Noël. Une famille soudée, un toit spacieux et tout l’amour de ses demi-frères et soeurs. La vie du gamin bascule le jour où il perd son père. Sa mère est handicapée. Incapable de payer le loyer, la famille perd également sa maison à Ste-Croix.
Christopher n’a que huit ans et se retrouve contraint d’aller vivre avec sa mère chez sa grand-mère à Cité Père Laval. Il se sépare de ses frères et soeurs, qui sont obligés de se débrouiller seuls. Sa mère et sa grand-mère n’ont pas les moyens de lui offrir grand-chose.
Pour Noël, à la place de jouets, Christopher voudrait revivre ne serait-ce qu’un semblant de son passé. Il rêve à voix haute : “Mo ti anvi o mwin pou sak Nwel retrouv tou mo ban frer, ser, ek mo mama, ansam kouma lontan.” Christopher a 11 ans. Son souhait ne s’est toujours pas réalisé…
Ils arpentent les rues de leurs quartiers pendant des heures. Certains, comme Christopher, pour se faire de nouveaux amis; d’autres, comme Jamel, en quête de jouets, font les poubelles. Beaucoup de ces enfants ne possèdent pas le luxe d’une console de jeu ou d’un poste de télévision. Ils sont les oubliés du Père Noël. La rue est leur seule distraction. On les traite souvent de “vagabonds”, sans les connaître.
Salad mang ek bilinbi.
Lionel connaît ces préjugés qui collent à la peau. Chaque jour, il sillonne les rues pour trouver des petits boulots pour s’acheter la vieille bicyclette qu’il convoite. Le propriétaire de l’engin lui demande Rs 200. “Kot mwa, zot depans kash dan labwason. Mo ti pe donn koudme dan enn restoran ek monn gagn Rs 100. Mo pou gard mo kas ziska mo kapav aste bisiklet-la”, confie le jeune garçon, qui espère s’offrir son propre cadeau pour Noël. Pendant que son frère garde les pieds sur terre, Jamel persiste avec l’idée saugrenue de dénicher le gros lot parmi les déchets : un “loto telegide” serait parfait. Il en rêve. Vainement.
Un peu plus loin, deux fillettes, Nushreen et Sharonne, savent qu’il ne faut pas compter sur le Père Noël. Âgées de 11 ans et 12 ans respectivement, elles installent un stand pour vendre leur salad mang ek bilinbi, au lieu de jouer comme les autres enfants du quartier. “Nounn aret dimann kado pou Nwel”, nous dit Sharonne, qui semble indifférente à cette période festive. “Seki gagne gagne”, ajoute Nushreen.
Pendant qu’elles discutent devant leurs bocaux de fruits, cinq petits veinards roulent entassés dans une petite voiture en plastique qui, visiblement, a fait son temps…
Rêves.
“Seki gagne gagne. Kan mo pa gagn kado pou Nwel, mo sagrin zis pou enn zour. Apre, mo re-korek”, affirme Christopher. Pour lui, revoir sa famille, unie comme avant, demeure son plus grand souhait. Pour oublier sa tristesse, il se console en jouant au football, une passion partagée par les six enfants. Même les deux filles sont des mordues du ballon rond.
Ces gamins rêvent d’un Père Noël généreux qui s’intéresserait aussi aux enfants pauvres. Au fil des années, ils ont fini par comprendre que le grand barbu a tendance à les ignorer. Il leur reste à peine les rêves; l’espoir a pratiquement disparu…
Outre une bicyclette usée, Lionel aurait bien voulu recevoir comme cadeau des enceintes 5.1. Christopher aimerait avoir un téléphone portable pour qu’il puisse rester en contact avec ses nouveaux amis de la cité lorsqu’il s’ennuie à la maison. Sharonne et Nushreen rêvent de posséder un laptop, pour jouer et apprendre. Mais les enfants sont conscients que le Père Noël ne passera pas…
Kamion later.
Jamel, lui, ne s’interdit pas de rêver. En sus des voitures téléguidées, l’enfant a un autre voeu : un kamion later. Sa joie de vivre est contagieuse. Tout le fascine : une simple roue de bicyclette abandonnée ou ce qui reste d’une table à repasser. Jamel peut passer des heures à jouer avec ses objets insolites. Quand il aperçoit un tracteur garé dans sa rue, c’est le plus grand des bonheurs, surtout si le chauffeur consent à le laisser faire un tour. De grands travaux sont en cours dans le voisinage. Il veille la moindre occasion pour s’offrir une petite balade.
“Enn zour, mwa ousi mo pou ena”, affirme Lionel, les yeux remplis d’espoir. Il est convaincu qu’il sortira de cette misère lorsqu’il sera grand. Qu’un jour, il connaîtra enfin la magie de Noël.
Le mot de la fin revient à Christopher : “Bann lezot zanfan bizin profit zot sans ena enn fami e gagn enn ta zafer pou Nwel. Mwa, defwa, mo pa gagn nangne.”