Malgré la mise en place d’une pléiade de programmes par le ministère de l’Intégration sociale, le relogement, à petites doses, des familles économiquement vulnérables, la certitude du ministre des Finances sur la régression de la pauvreté sans une vraie enquête nationale, cette problématique ne pourra été évaluée et quantifiée. Un état des lieux de la pauvreté se fait toujours attendre. Entre-temps, selon les statistiques officielles, la pauvreté gagne du terrain. Dans des poches de pauvreté, de nouvelles cases précaires font leur apparition et occupent le moindre espace disponible, reflétant ainsi le dramatique problème de logement chez la population pauvre.
“Est-ce que la pauvreté a reculé? Oui, parce que de nombreuses familles qui vivaient dans des maisons précaires ont été relogées. Non, parce que d’autres logements en tôle ont poussé rapidement et aussi parce que des familles relogées dans des maisons de la NEF sont toujours pauvres”, constate Viviane (prénom modifié), travailleuse sociale, active dans trois poches de pauvreté dans le Sud de l’île. Notamment, à Surinam, Souillac et Riambel. Il y a trois ans, le nombre de familles suivies par l’organisation non-gouvernementale qui emploie Viviane n’avait pas encore atteint 70, comme c’est le cas actuellement. Si l’on suit le raisonnement de Viviane, il faudrait comprendre que le relogement des familles touchées par la misère économique dans des logements sociaux n’a pas dans tous les cas contribué à la régression de la pauvreté. Viviane n’a pas tort! Toutefois, en l’absence de données officielles, on ne connaît pas le nombre exact de familles bénéficiaires d’un logement social — depuis l’avènement de la NEF — qui ne sont pas dans la capacité d’honorer leur loyer faute de moyen. Si le relogement de ces familles les ont mises à l’abri des intempéries, en revanche sans encadrement, elles ne sont pas à l’abri de la pauvreté. A Rivière-Noire, des projets de relogement, soutenus par l’accompagnement des familles par l’ONG Le Pont du Tamarinier, ont fait leurs preuves.
126 200: le nombre de Mauriciens vivant en situation de pauvreté
Par ailleurs, malgré les différentes mesures appliquées (y compris la création d’un ministère) par le gouvernement pour combattre la pauvreté, on ne dispose toujours pas d’informations précises sur la situation actuelle de cette problématique sociale. A commencer par le nombre de personnes/foyers vivant dans des conditions précaires, dans des habitations fragiles sans confort minimum, sanitaires, eau courante et électricité. Qui pourrait livrer un diagnostic exact sur la pauvreté? Le ministère de l’Intégration sociale? Le ministère de la Sécurité sociale, lequel dispose depuis l’an dernier d’un registre social? Est-ce que la pauvreté a reculé depuis ces dix dernières années? Qui sont les pauvres? Il y a quelques semaines, le ministre des Finances, Xavier Duval, s’était montré optimiste sur la question portant sur le nombre de familles vivant en situation de pauvreté. Répondant à une question parlementaire, il devait déclarer que celui-ci avait chuté, passant de 104 200 en 2006/2007 à 87 900 en 2012. De son côté, Statistics of Mauritius, n’est pas de cet avis. Dans son Household Budget Survey 2012, le Bureau des statistiques indique qu’en 5 ans, le pourcentage de ménages pauvres a augmenté de 5%. En 2002, il y avait 93 200 Mauriciens vivant dans la misère. Dix ans plus tard, ce chiffre est passé à 126 200! D’autre part, si la National Empowerment Foundation compte environ 7 000 bénéficiaires, le ministère de la Sécurité sociale assiste environ 20 000 personnes ayant recours à l’aide sociale. Le registre social de ce même ministère compte quelque 20 000 enfants issus de familles en difficulté économique et éligibles à une aide financière de Rs 750 — préconisée par le Budget 2013 — pour les encourager à aller à l’école. Quant aux poches de pauvreté, c’est le même nombre : 229, qui est cité depuis des années. Mais, depuis peu la liste officielle de ces poches de pauvreté a été retirée du site en ligne de la NEF! Selon notre constat, lorsqu’il s’agit des terrains squattés de manière illégale, le nombre d’habitations précaires peut varier de 6 à 100 plus. Les familles comptent en moyenne trois à quatre enfants. Celles qui sont recomposées en comptent davantage.
“Monsieur  le ministre”
Loin de la bataille des chiffres, plusieurs familles luttent pour vivre, voire survivre dans des conditions inhumaines. Malgré l’absence des  facilités pour vivre décemment sur des terres déjà squattées, des familles continuent à ériger des cases en tôle usée et de bois, agrandissant ainsi la communauté d’occupants illégaux dans certaines régions. Chaque espace libre est pris d’assaut. Pour s’assurer d’une place, des familles marquent leur territoire, en dressant des poteaux en bois, bien des mois avant de s’installer. Cette expansion est inévitable, dans la mesure où les jeunes adultes qui quittent leur famille pour fonder la leur, s’installent eux aussi dans le même environnement, dans des habitations précaires. “Le logement est actuellement le premier problème auquel la population pauvre doit faire face”, avance d’emblée Viviane. Maryline Frederic, 47 ans, ne dira pas le contraire. Il y a six ans, elle se sépare de son mari. Malade et sans revenu, elle confie qu’elle n’avait d’autre choix que de squatter un bout de terre de l’Etat, à Cité-Perdue, petit coin qui porte bien son nom à Poste Lafayette. Depuis, elle vit dans une pièce exiguë avec ses deux filles. Dans cette case en tôle, un lit superposé, une table pour la gazinière, des chaises l’une sur l’autre, occupent tout l’espace. Impossible de circuler. Comme la plupart des familles squatters du coin, sa bicoque n’est pas connectée à l’eau courante, ni à l’électricité. Elle ne dispose pas de toilettes. Avec les Rs 1 700 qu’elle perçoit de la Sécurité sociale, Maryline fait bouillir la marmite et habille ses filles, scolarisées mais en situation d’échec. Elle nous tend une lettre, écrite la veille et adressée à “monsieur le ministre”. Sur la page d’un cahier, elle résume les conditions dans lesquelles vivent ses voisins d’infortune et les 50 enfants du coin. Maryline lance un appel au gouvernement: “Fer nou gayn permi teren”, écrit-elle. Les 6 familles squatters veulent être régularisées pour bénéficier d’une maison en béton sous tôle ou en tôle de la National Empowerment Foundation. “Je ne pourrai pas payer la mensualité d’un logement social”, explique Maryline. Malgré l’ordre émis par la Cour pour que les familles quittent le terrain, ces dernières n’ont pas bougé de leur maison.
Selon les familles rencontrées, si la plupart des hommes travaillent, leur revenu, oscillant entre Rs 3 000 à Rs 8 000, ne suffit pas pour envisager de vivre dans des conditions décentes ailleurs. “Avec mon mari, nous   avions  économisé  Rs 5 000 sur notre compte de Plan Épargne Logement. Quand nous avions eu a chercher un endroit où vivre, nous n’avions pas eu d’autre choix que d’utiliser cet argent pour acheter de la tôle pour construire une maison à Cité-Perdue”, raconte Primerose, mère de famille. Aux dires des squatters, ils auraient sollicité l’aide des autorités dont le ministère des Terres et du Logement. “Me zame nou gayn enn repons kler”, s’insurge Cathy, 33 ans et mère célibataire de deux fillettes.
Relogement des pauvres à petite dose
En novembre dernier, le gouvernement annonçait dans son budget de 2013, la création  de 10 000 maisons sur dix ans et de 508 logements sociaux dans dix régions à travers le pays. Depuis ces dernières années, le relogement des familles pauvres, dont des squatters, se fait à petites doses par la NEF. Pourtant, la demande ne cesse de croître et visiblement, la politique du logement du gouvernement est loin de répondre aux attentes de la population vulnérable. A Rivière-Noire, Geneviève Tyack de Caritas Logement et aussi active au sein de la Plate-forme de la Société Civile de la région, explique que c’est une centaine de familles qui a besoin d’être rapidement relogée. Dans la cité EDC, des maisons en tôle de la NEF fleurissent dans les cours, peu spacieuses. Ailleurs, 14 familles de squatters, en passe d’expulsion, vivent dans des maisons précaires et sans sanitaires depuis des décennies. D’autres ont transformé un lopin de terre en des bidonville.
A Surinam, depuis que familles, qu’elle accompagne ont été relogées dans maisons en béton sous tôle, de la NEF, Françoise (prénom modifié), travailleuse sociale, ne comprend pas pourquoi les autorités tardent à lancer les procédures de paiement. Les bénéficiaires de ce genre de maison (Rs 240 000) payent une mensualité de Rs 500. “Ce retard encourage la pauvreté dans le sens où ces bénéficiaires seront, un jour, contraints de trouver une somme importante pour rembourser les mensualités impayées”, déplore Françoise. A African Town où le gouvernement a régularisé la situation des familles, la pauvreté n’a pas pour autant régressée. Pire, depuis quelque temps déjà, environ 100 cases ont été construites autour d’African Town. Là-bas, comme ailleurs, les raisons qui expliquent l’installation des bicoques fragiles, construites à partir de tôle trouvée, donnée, achetée, sont les mêmes. Les familles, touchées par une profusion de problèmes, viennent de différents coins de l’île pour vivre dans des conditions déplorables sous des toits fissurés. D’autres acceptent de louer contre Rs 1 000 par mois, une pièce qu’ils doivent éclairer à la bougie. Il y a trois jours, Devanand, 62 ans, et son frère, 54 ans, consolidaient une pièce rectangulaire pouvant accommoder un vieux lit d’une place (pour les deux), des vêtements sales empilés, quelques ustensiles noircis et une table. Devanand qui vivait avec ses proches, s’est retrouvé à la rue. Il fait partie des derniers arrivés d’African Town.