L’anthropologue, chercheur et social scientist Pavi Ramota estime que la politique « est une bonne chose qui ne peut être dissociée des autres éléments de notre vie ». Mais, dit-il, la politique partisane « s’immisce trop dans notre vie et on le voit bien à Maurice ». Le pays va à la dérive et il y a, considère notre interlocuteur, beaucoup à faire pour trouver un bon équilibre entre le développement économique et social.
 
Quelle est votre évaluation de la société mauricienne ? Où va-t-elle ? Prend-elle, selon vous, la bonne direction ?
Le monde d’aujourd’hui passe par une crise sociale, culturelle et économique. Il passe par des moments de transition qui amènent des changements fondamentaux au sein de nos sociétés. Le changement est important et Maurice est actuellement affectée par ce qu’on appelle la globalisation de même que par des forces externes. Notre société n’est pas encore prête pour ce changement, mais nous sommes forcés de le faire parce que d’autres le font. Nous apportons un changement forcé dans notre pays. Nos politiciens contribuent beaucoup à la détérioration de notre société car ils veulent tous faire de Maurice un pays phare. C’est un mot à la mode ces jours-ci. Nous voulons dépasser Singapour et tel ou tel autre pays. Or, notre mode de vie refuse d’accepter de tels changements. Nous sommes forcés de changer parce que les autres le font. Il y a changements qui opèrent au niveau de toutes les institutions, soit familiale, éducative et culturelle, mais chacune travaille de son côté sans consulter les autres. D’où le conflit entre ces différentes parties. Une partie dit une chose, une autre dit le contraire sur le même sujet.
 
Avez-vous des exemples ?
 
Tenez, le ministère de la Santé nous dit que les boissons gazeuses sont mauvaises pour la santé. Pourtant, elles sont en vente libre. Pourquoi ? Il faut les interdire et promouvoir la vente des jus frais. Il y a des profits dans cette affaire et on ne va pas interdire la vente des produits de consommation qui sont néfastes à notre santé. La santé doit rester notre priorité.
 
Vous dites que la globalisation nous force à apporter des changements dans notre pays. Y a-t-il une alternative à cela ?
Oui, nous avons une alternative. Pourquoi notre petite population d’un peu plus d’un million de personnes devrait-elle vivre comme les Européens et les Américains ? Nous sommes dans l’océan Indien, pourquoi ne pouvons-nous pas vivre comme les autres îles ? Ces dernières ont toutes les mêmes caractéristiques et nous ne devons pas importer des modes de vie d’aussi loin que Singapour. Pourquoi essayons-nous toujours de comparer notre petit pays à la Norvège, à Singapour ou à d’autres grands pays ? Il faut cesser de le faire. Et aussi, pourquoi comparer l’économie seulement ? Voyons l’étendue de la corruption dans ces pays-là et dans le nôtre ? Maurice est supposément un pays développé, mais il existe encore des salaires de Rs 5 000 à Rs 10 000. Je ne comprends pas comment nous éradiquerons la pauvreté. Dans les grands pays, on parle de l’allégement de la pauvreté, et non de son éradication.
 
On parle beaucoup de la bonne gouvernance à Maurice. Qu’avez-vous à dire à ce propos ?
Peut-on comparer la bonne gouvernance de Singapour à celle de Maurice ? Nos lois sont différentes, et nos façons de penser également. En plus, la drogue entre facilement dans notre pays et la corruption bat son plein. La bonne gouvernance à Maurice li zis lor papie sa. Il n’y a rien de concret. On vous dit de ne pas vous engager dans des activités illicites, que vous aurez des problèmes avec l’ICAC, me sa zis pou ti-dimounn sa. Amassez une somme de Rs 220 M dans votre maison et vous allez voir. Que fait-on dans cette affaire, et aussi dans d’autres pour punir les coupables ?
 
Nos politiciens sont-ils coupables de cette situation ?
Évidemment. De même que les avocats politiciens qui sont en train de pourrir la politique. Prenons le cas du projet Metro Express : que font les politiciens, surtout ceux de l’opposition ? Ils interviennent dans cette affaire pour leurs propres gains, for name and fame. Ils essayent de montrer au peuple qu’ils travaillent en sa faveur. Tout est politisé dans notre pays. Je veux dire “party politics”. La politique en soi est une bonne chose, on ne peut pas l’éloigner des autres éléments de notre vie. Or, à Maurice, la politique partisane entre dans toute notre vie. Tous nos groupes socioculturels sont contrôlés par des politiciens. Ils ne peuvent opérer par eux-mêmes. Beaucoup de nos politiciens vinn kouyonn nou. Ils ne connaissent rien, ils sont des « parlementeurs ». On accorde des millions de roupies de subvention aux organisations socioculturelles, pour quoi faire ? Juste pour organiser la fête de Maha Shivaratree, une fois l’an, le Holi, et le Divali, Eid ou autres. J’entends dire que le ministère de la Femme “canvass” actuellement les femmes pou ki li gagn boukou fam dan fet de la fam an 2018. C’est ça leur agenda. Quel travail concret fait-on dans ce ministère ? Le nombre de cas de divorce, de femmes battues, de “gender-based crime” augmente. Que font nos politiciens ? Y a-t-il un programme de sensibilisation pour dire aux hommes kifer li pa bizin bat so fam ?
 
Pour cela, il y a des lois…
Oui, il y a des lois, des written laws mais ces lois nous disent-elles “how to become a good father”, “a good husband”, “a good mother”, “a good wife” ? Ce sont des valeurs humaines que nos organisations socioculturelles doivent nous enseigner. C’est cela qu’il faut expliquer aux gens sur le terrain. Beaucoup de choses ne figurent pas dans les textes de loi, c’est au ministère concerné de les promouvoir. Kot sa dir nou kouma nou vinn enn bon dimounn ? Un enfant qui doit jouer son rôle d’enfant joue celui du père et de la mère à 13 ans. Le travail ne se fait pas comme il le faut. D’où la hausse enregistrée du taux de criminalité.
 
Quel est le rôle des parents ? N’est-ce pas de sensibiliser les jeunes aux maux de la société ?
Les rôles sont renversés maintenant. Auparavant, les parents enseignaient les valeurs humaines à leurs enfants, mais aujourd’hui, les enfants montrent la technologie à leurs parents qui, en retour, n’enseignent rien à leurs enfants. Ils suivent la tendance mondiale, d’où le fossé intergénérationnel. Longtemps, les enfants enterraient leurs parents après leur décès ; aujourd’hui, les parents “bury their children”. Kot nou pe ale ? Dan ki pei nou pe viv ? Pour moi, un père doit jouer son rôle, pas celui d’un enfant ou encore d’un ami. Je ne suis pas l’ami de mon enfant, je suis son père et il est mon enfant. Lorsqu’un parent devient l’ami de son enfant, il ne peut lui enseigner les valeurs humaines. Aujourd’hui, il y a la “Facebook depression” qui nous affecte tous ou encore ce “mental disorder” nommé selfie qui rendent malade la société en général. Nous rendons notre vie plus difficile. Je vous rappelle qu’à notre époque en STD II, nous devions apprendre les tables de 2 à 12 par coeur. Aujourd’hui, des étudiants de l’université ne savent même pas calculer 8 fois 7 ou 9 fois 6.
 
Le monde a changé…
Oui, les parents accordent trop de liberté à leurs enfants qui, eux, contrôlent leurs parents. Jamais ils ne s’asseyent autour d’une table pour prendre un repas ensemble. Pire, nous sommes devenus une nation de “zougader”.
 
Que faut-il faire, d’après vous ?
Il ne fallait pas accorder des permis d’opération à toutes sortes de maisons de jeux à travers tout le pays. Il faut qu’il y ait un contrôle sur ces maisons et aussi sur la vente de produits alcoolisés au public. Le gouvernement a interdit la vente de ces boissons aux mineurs, mais qui respectent cette interdiction ? Allez voir sur le terrain. Où sont nos parents à la retraite ? Ils sont à la plage emmenés par les soins du ministère de la Sécurité sociale. Ne peut-on pas les utiliser pour éduquer les jeunes ? Ils ont de l’expérience, du moins ceux qui sont encore lucides. On peut faire appel à eux pour façonner notre société. Je dis qu’il faut utiliser les enseignants à la retraite pour aider dans cette tâche et ne pas les laisser dormir. Eux aussi en bénéficieront.
 
Comment visionnez-vous l’avenir de notre société ?
Nous avons beaucoup à faire, mais je vois que beaucoup de personnes hésitent à parler de tous ces maux qui rongent notre société. Le progrès d’un pays est le résultat d’un bon équilibre entre le développement économique et le social. On ne peut continuer à progresser sur le plan économique en laissant le côté social aller à la dérive.