Dans les années 70 André Masson, alors rédacteur en chef du Mauricien, avait un jour reproché à Philippe Forget, rédacteur en chef de L’express, de toujours placer les événements locaux sous un jour favorable. Philippe avait argué que lorsque le pays s’enfonce dans la déprime – Maurice connaissait alors une traversée du désert marquée par une économie défaillante – il était psychologiquement nécessaire de ne pas l’accabler davantage.
C’est un principe que nous devons appliquer dans la conjoncture actuelle, où tellement de gens sont découragés par l’environnement politico-économique qu’ils pensent émigrer vers des cieux plus favorables.
Récemment un jeune couple a décidé de tenter l’aventure aux États-Unis en laissant leur nourrisson aux soins de ses beaux-parents. Le mari, qui est médecin, doit se trouver un boulot comme chauffeur en attendant de passer ses concours pour être admis aux corps médical américain tandis que sa femme, une architecte diplômée besogne chez Mac Donald comme serveuse, car elle aussi n’est pas autorisée à exercer son métier.
Des risques considérables
La question qui se pose est celle-ci : est-ce que la vie ailleurs vaut les sacrifices que les gens s’imposent pour aller voir si l’herbe est plus verte de l’autre côté des mers ? Le « rêve américain » attire beaucoup d’aspirants mais fait peu d’élus. Les émigrés se concentrent sur leur projets dans un pays plus favorable à la réalisation de leurs ambitions, rarement sur l’insuccès des millions dans la même situation. Ils réfléchissent encore moins sur les avantages sociaux, les aménités et l’héritage communautaire de la vie mauricienne qu’ils abandonnent.
Aux États-Unis, si vous tombez malade et n’avez pas une assurance maladie appropriée, vous commencez par vendre votre voiture, ensuite vous hypothéquez votre maison pour payer les frais médicaux. La réforme de la santé que Barack Obama a introduite ne sera pas en vigueur avant longtemps – si jamais elle l’est. En Angleterre, si vous avez à subir une intervention chirurgicale vous devez attendre un an ou plus – au cas où vous êtes bénéficiaire de la National Health Service. Autrement cela vous coûte une fortune.
Aux États-Unis, comme en Angleterre ou au Canada, l’isolement, la solitude, le coût de la vie, le climat, la xénophobie endémique font de vous un réfugié malgré vous. L’aventure est tentante mais les risques sont considérables.
L’État Providence
A Maurice 86% de la population sont propriétaires de leur maison ; un service médical gratuit vous assure en cas de maladie (les hôpitaux et dispensaires ne sont ni habilités ni organisés pour réclamer des frais) ; l’éducation est gratuite au niveau préscolaire, primaire, secondaire ou tertiaire, même si l’université réclame des frais administratifs. La pension est universelle et s’applique aux nantis comme aux démunis, le transport est gratuit pour les étudiants et les personnes du troisième âge ; les denrées de base comme le gaz ménager sont subventionnés ; le prix du pain est un des plus bas au monde, sans compter qu’on peut tromper sa faim avec une paire de « dholl puris » ou des gâteaux piments pour quelques roupies.
Comme je l’ai écrit dans un précédent article, les relations humaines sont porteuses d’espoir à Maurice ou personne n’est un étranger, où tout le monde ou presque se connaît, et où les services sociaux et les institutions, à quelques malheureuses exceptions près, fonctionnent.
Les médias sont tellement friands de scandales ou de mauvaises nouvelles qu’ils oublient de nous rappeler que des départements entiers oeuvrent avec efficacité dans la discrétion et la sobriété tels que l’Aviation civile, la Météo, l’Immigration (c’est toujours un plaisir de rentrer après un voyage), les Bois et Forêts (qui s’occupent à protéger nos espèces rares). Aucun service n’est parfait. Même dans les pays fortement industrialisés les ministères et les services publics ne donnent pas toujours satisfaction.
Nos étudiants, même si le système d’éducation est souvent décrié, peuvent concourir pour les meilleures universités grâce aux structures mises en place par le gouvernement et le secteur privé. Grâce au Bocage International School nous avons maintenant l’International Baccalauréat où nos élèves se distinguent régulièrement.
L’appel de l’Inconnu est quelquefois irrésistible pour les insulaires éloignés que nous sommes, et nos compatriotes peuvent facilement se laisser séduire, surtout les plus jeunes. Mais à la réflexion le jeu en vaut-il la chandelle ? Les milliers d’expatriés qui ont élu domicile chez nous, ainsi que les nombreux Mauriciens détenant une double nationalité, qui choisissent de vivre ici, attestent que la qualité de la vie à Maurice est attrayante à plus d’un titre : ils savent de quoi ils parlent. L’État Providence existe bel et bien à Maurice.
La Fuite n’est pas la Solution
Un aspect particulièrement regrettable de notre situation est que nous perdons à l’émigration nos meilleures ressources humaines représentées par les professionnels et les jeunes, qui ne rentrent pas après leurs études. Ceci est un problème gérable avec une solution très simple : méritocratie et égalité des chances. Il est quand même curieux que dans des bureaux de Poste ou dans des succursales de la State Bank les Créoles soient très rares. Les nominations symboliques sont légion – mais le communautarisme nous assassine lentement et sûrement, aidé et encouragé par une politique sectaire sans scrupules.
La fuite n’est pas une solution. La politique n’est pas une fatalité. Mais il faut cesser d’être des moutons passifs et sans volonté et avoir la détermination de s’élever contre les décisions autocratiques et l’asservissement d’une grande partie de la population. Que diable ! Ce pays nous appartient, à tous, pas seulement aux nantis du pouvoir qui en disposent selon leur bon vouloir, sans réaliser qu’ils transforment notre société en terrain miné et qu’ils alimentent une poudrière qui menacera toute la société mauricienne.
La déclaration du Premier ministre selon laquelle il n’est pas influencé par les lobbies socioculturels en procédant à des nominations n’est pas crédible et a été accueillie avec un scepticisme sarcastique par les observateurs politiques. Ce déficit de crédibilité creuse un immense fossé entre le gouvernement et la société civile et crée un climat malsain dans le pays.
La nouvelle génération n’est pas prête à souscrire à cet état de choses et, lorsque viendra le moment de vérité, elle saura le démontrer avec élan et vigueur ; son jugement sera sans appel. Est-il trop tard pour changer de cap ?