L’hiver, c’est la saison des mourgates. C’est la période où elles abondent dans quelques lagons. José-Cliff Amany, surnommé Clifford — et même parfois Clifford Mourgate — est un des rares qui vivent exclusivement de cette pêche. Chaque jour, il sillonne le lagon de Trou-d’Eau-Douce, son village natal, à la recherche de ce céphalopode. Scope l’a accompagné lors d’une de sorties.
Rendez-vous est pris au Débarcadère de Trou-d’Eau-Douce à la mi-journée. Soleil de plomb et ciel dégagé sont un bon signe pour la visibilité, facteur essentiel pour ce type de pêche. Clifford et son groupe pêchent littéralement à vue. Le banc de mourgate – un genre de calamar qui se pêche généralement en hiver – devra être détecté avant toute chose. Deux pirogues sortiront en mer, l’une avec à sa barre Clifford et l’autre Ange Rosette, un ami à qui il a appris cette pêche. Clifford, avec ses 25 ans d’expérience, ne laisse rien au hasard. Il sait à quel point chaque détail compte.
Marée.
L’autre bateau a déjà pris de l’avance, il ne faut pas tarder. La marée commence à monter. “À marée basse, la pêche est plus facile. On arrive à mieux voir les mourgates”, lâche Clifford. En tout, ils seront quatre pêcheurs à prêter main-forte à Clifford ce jour-là. Il faut savoir que la pêche à la mourgate se pratique également de nuit, mais la technique est différente. Les pêcheurs nocturnes pratiqueront la pêche à la traîne, comme pour les poissons carnassiers comme la carangue ou le tazard. La pirogue longera les récifs, laissant traîner les lignes à l’arrière en espérant que les mourgates pourchassent le leurre.
Mais Clifford préfère pêcher le jour, il aime voir la proie avant de la pêcher.
À peine embarqués et nous voilà déjà en route. Direction, les abords des récifs. En général, il faut pêcher des appâts, en l’occurrence des “lalos blancs” – sorte de petit cateau vert fluo. “Les mourgates en raffolent, elles se jetteront dessus comme des affamées”, indique Clifford. Le premier bateau en a déjà pêché quelques-unes, une tâche de moins pour Clifford et son équipier. Avant de les rejoindre cependant, le pêcheur se servira de l’autre type d’appât utilisable, un leurre. Il s’agit là d’une crevette artificielle. De couleur vive normalement, ces appâts ont à leur bout des grappins auxquels s’agripperont les mourgates.
Spots.
Pour dénicher les mourgates, Clifford a ses spots de prédilection. Première escale, Mormillon, en référence aux algues mormillons qu’on y trouve en abondance. On est alors quelque part entre les récifs et l’Île aux Cerfs. La mer est plutôt calme. Aussitôt arrivé, Clifford confie la barre de sa pirogue à son neveu. Il se poste à l’avant, scrutant les alentours pour détecter tout mouvement de la prise recherchée. Debout, il tient une corde rattachée à la pirogue d’une main pour ne pas tomber à l’eau, de l’autre main, sa ligne de mourgate est déjà prête. Celle-ci est embobinée autour d’une petite bouteille en plastique. Au bout est attachée la crevette artificielle.
Commence alors un vrai travail d’observation et de patience. Le pêcheur, avec ses yeux aiguisés par 25 ans de carrière, est attentif à tout ce qui passe dans son champ de vision. D’un signe de la main, il indique à son équipier où diriger la barque. Les heures passent et pas un signe de mourgate. Pourtant, elles sont là. Clifford le sait. “Il faut un peu de patience, le tout c’est de les voir.” Normalement, les mourgates apparaissent rougeâtres vues de haut même si elles sont en réalité de couleur blanche avec des teintes marron ou noires. La mourgate a aussi la faculté de changer de couleur, pour se fondre dans le paysage tel un caméléon. Tout comme le calamar ou la pieuvre, la mourgate projette en outre de l’encre, qui lui permet de se dissimuler avant de prendre la fuite. Les mourgates ne sont pas-là. Direction “lamare” un peu plus loin.
“Get mourgate la la”.
À peine arrivé sur place, l’équipier de Clifford s’empresse de s’exclamer : “Get mourgate la la.” En un clin d’oeil, Clifford envoie sa ligne avec comme appât la crevette artificielle. Celle-ci est projetée à une dizaine de mètres. Une deuxième ligne avec comme appât le fameux “lalo blanc” est lancée dans la même direction. Les lignes sont ramassées et renvoyées à quelques reprises. La pirogue fait des va-et-vient pendant une quinzaine de minutes mais les mourgates font la fine bouche, elles poursuivent leur chemin. Ce qui est rare, selon Clifford. Quelques heurs plus tard, la pêche est toujours infructueuse. Clifford décide de changer de spots. “On va essayer de les pêcher à l’aveugle. Je sais où elles sont.”
Direction, les eaux plus profondes aux environs de la passe. Les vagues y sont plus fortes. Quatre lignes sont lancées autour du bateau. “Incroyable”, nous lance Clifford. “Rare mo rant bredouy.” Tout à coup, son téléphone sonne. La déception sur son visage disparaît. L’autre pirogue, postée un peu plus loin, a eu plus de chance. Tombés sur un banc de mourgate, “enn lame mourgate”, comme ils disent, les pêcheurs ont réussi à en attraper cinq pour un poids de 5 kg. Juste de quoi faire le plein d’essence pour la prochaine sortie de pêche. “C’est une pêche difficile, parfois vous pouvez être chanceux et pêcher une centaine de kilos, parfois vous pêchez à peine de quoi payer l’essence.”