Rodrigues n’a pas dérogé à la tradition culturelle du 1er mars de l’ouverture de la pêche à la senne. Et les six pêcheries à travers l’île ont été fidèles au rendez-vous et la pêche a été couronnée de succès au point où toute l’île ne fait, depuis, que de parler de « pêche miraculeuse ». A titre d’exemple, Claude Spéville, patron des pêcheurs qui compte plus d’une quarantaine d’années d’expérience dans le domaine, a ramenéé à terre devant un millier de personnes, plus de deux tonnes de poissons, principalement des mulets. La Fête du Poisson a été célébrée de fort belle manière par la Commission de la Pêche de l’Assemblée régionale de Rodrigues dans la pêcherie de Claude Spéville, à Camp-Pintade.
Ainsi, très tôt en ce 1er mars, les pêcheries opérant à Rodrigues, soit celle de Mario Castel à Pointe-Cotton à l’est, de Washley au sud, d’Agner et de Claude au sud-ouest, de Donald au nord et de Bruno-Cabdor à l’ouest, ont répondu à ce traditionnel appel. Dès la veille de la réouverture de la pêche à la senne, ils étaient à leur poste pour une veillée d’armes en préparant les sennes, les “galles”, les pirogues, ou bien encore, la cabane à terre.
Sur le coup 3h du matin, ce 1er mars, les pêcheurs étaient déjà à pied d’oeuvre pour un événement qui est devenu une étape importante et incontournable dans la vie à Rodrigues. Mais ce ne sera pas avant 5h45 que les pirogues prendront la mer pour la réouverture de la saison de la pêche à la senne. Parmi il n’y aura pas seulement des pêcheurs professionnels, mais également ceux qui sont connus comme les « roder kari ». Claude Spéville et ses trois fils Kinnin, Gan et Denis et une autre figure incontournable, le fileur de seine Frankilaine, sont déjà prêts pour le départ de cette journée mémorable. Une autre embarcation au nom évocateur de Fils du Temps, avec Sténio Jean comme maître à bord et son assistant Doger Meunier, se prépare pour permettre à certains de vivre cet événement en direct en mer. Les premiers rayons de soleil pointent déjà à l’horizon.
Au large de l’aéroport de Camp-Pintade, premier village habité vu de l’avion avant l’atterrissage à Plaine-Corail, des embarcations, engagées dans des opérations d’enlèvement de sable à l’île Catherine, sont déjà à l’oeuvre. Mais les premières manoeuvres pour l’ouverture de la pêche sont déjà engagées en mer avec le premier « battaz » dans le Canal Frégate. Les pirogues baptisées Catherine et Desny sont déployées en première ligne du battaz. Les embarcations font un demi-cercle sur 200 mètres en vue de défiler les sennes longues d’une centaine de mètres en mer pour former un entonnoir.
Folkorique
Ceux ayant pris place dans les pirogues de battaz n’attendent que le signal du patron Claude avant de pousser les “galles” en tapant sur l’eau et sur la pirogue. Les autres bateaux se rapprochent lentement vers les sennes en faisant un maximum de bruits pour abrutir les poissons. Le langage utilisé par les pêcheurs est des plus fleuris dans la circonstance. Puis, à l’approche des filets en mer, c’est une grande excitation qui s’ajoute à l’ambiance bruyante. Les pêcheurs se mettent à ramener les filets à partir des deux extrémités pour attraper les poissons devenus prisonniers dans la poche centrale. Les sennes sont levées d’un coup et les poissons sont transbordés dans les embarcations dites «bato pwason».
Cette première prise est évaluée à quelque 200 kilos, comprenant  capitaines, carangues, cordonniers, rougets, carandas. Aussi étrange que cela puisse paraître: aucun mulet. Une légère déception même si ce n’est que le début. Le deuxième battaz est engagé avec le même rituel avec une centaine de kilos de poisson dans les filets. Il est déjà 9h et le bato pwason rentre pour  débarquer la prise au poste à terre.
Mais en mer, la partie de pêche, quelque peu spéciale et tant attendue, se poursuit. Le patron Claude donne la consigne : « Nou saute sa dilo pourri la. A nou desanne île au Coco pou alle rode milet la. Zordi ena fet kot nou la nou bizin gagn pwason la pou nou rantr boner.» Le transfert d’un point à l’autre en pleine mer se fait dans la tranquillité pour ne pas effrayer le mulet. Puis, une fois sur les lieux où passent les bandes de mulets, l’opération Remonte Kanar est lancée, soit placer les sennes hors de l’eau tout en maintenant une partie dans l’eau à une profondeur d’un mètre. Puis le signal du battaz est de nouveau donné, la satisfaction se lit sur le visage des pêcheurs, car les mulets se mettent à sauter pour tomber dans des pirogues.
Deux fileurs de sennes se mettent à l’oeuvre pour encercler le banc de poissons. L’ordre est donné aux pêcheurs de descendre dans l’eau en vue de s’assurer que les mulets ne s’échappent pas du piège. L’excitation est à son comble en mer. L’objectif est de mettre un maximum de prises dans les bato pwason. La scène est des plus folkoriques, avec des pêcheurs chantant pour exprimer leur joie et les mulets continuant à sautiller en mer ou dans les filets. Les pêcheurs chevronnés et aguerris à cet exercice mettent en garde contre les risques de se blesser car des mulets peuvent cogner dur. Les touristes étrangers et autres visiteurs, qui ont fait le déplacement pour assister à l’ouverture de la pêche à la senne, sont émerveillés par ce spectacle inhabituel en mer.
Satisfaction
Le résultat est à la mesure de l’événement. Claude et ses hommes ont rapporté trois pirogues de mulets alors qu’au moins autant de poissons ont pu s’échapper en sautant par-dessus des sennes. D’abord, c’est le partage du traditionnel «kari», soit six mulets d’au moins 12 kilos par personne dans les embarcations. Très vite, la nouvelle des prises de mulets a déjà gagné la terre ferme. L’ambiance est déjà à la fête. La foule continue à grossir pour accueillir les bateaux avec leurs prises. Les queues de quelque 500 personnes se forment pour que chacun puisse avoir le fameux «pwason lasen». A Camp-Pintade, le quota décidé est de trois kilos par personne au coût de Rs 300.
La même scène se répète dans les autres pêcheries de l’île, et tous affichent la même satisfaction, du côté des pêcheurs, aussi bien que du côté des consommateurs. Sauf à Pointe-Cotton, où la vente du «pwason lasen» ne s’est pas déroulée à l’endroit habituel.
Toutefois, en ce 1er mars, la Fête du Poisson est célébrée dignement à Rodrigues. A Camp-Pintade, la manifestation se poursuit dans la bonne humeur, les pêcheurs encore comblés par cette première sortie, car la saison de la pêche à la senne durera jusqu’à septembre. Mais le poisson du 1er mars a un goût différent assaisonné de la passion de tout un chacun.
Le commissaire à la Pêche à l’Assemblée régionale de Rodrigues, Richard Payendee, ne rate pas l’occasion de réaffirmer l’importance de protéger le lagon de toute surexploitation. Il a lancé un appel à la collaboration des membres de la communauté des pêcheurs, soit presque toute l’île Rodrigues, pour qu’ils dénoncent les fraudeurs et les pilleurs, car il y va non seulement de leur gagne-pain, mais aussi du développement durable de l’île vu l’importance de la mer.
Cette journée s’est conjuguée au mode poisson accompagnée de haricots rouges et de maïs et les retardataires qui sont rentrés avec leurs prises vers la fin de la journée n’ont nullement été pénalisés…