Eddy Balancy. Juge, formateur et footballeur qui privilégie le dialogue avec la presse et la société qu’il sert. Cet éclectique cumule les cordes à son arc. L’on perçoit toutefois une constante : le « rendre justice » conventionnel qu’il concilie avec une justice plus authentique. Passage obligé pour un homme de loi qui persiste à voir au-delà de la loi : l’école. Le temps d’une exposition et des causeries, il a fait du Collège Saint-Esprit son terrain de combat pour une société informée, capable de discernement. Le Mauricien est allé à sa rencontre…
Des panneaux sont agencés. Des bristols à partir desquels on soupçonne, entre coupures de journaux et définitions, l’essence de l’administration judiciaire. On y lit le désir ardent d’un homme, d’un homme de loi. Un désir de transcender sa fonction, de lui rendre, semble-t-il, son cachet profond. Pour le juge Eddy Balancy, il ne s’agit pas que de jugements, de condamnations. Il ne s’agit pas que de fonctionner. La loi est un esprit. Elle indique une voie à suivre…
« Éducation » dont la racine est le mot latin educere, signifiant « montrer le chemin », prend ici toute sa signification. Il est donc tout à fait dans l’ordre des choses que d’aller à la rencontre d’un juge de la Cour suprême animant une causerie pour une cinquantaine d’élèves du Collège Saint-Esprit.
Eddy Balancy a ainsi répondu à l’appel des enseignants Patrick Paya et Allan Lutchman. Ces derniers désiraient faire bénéficier aux élèves des lumières d’un juge dans le cadre du cursus en Valeurs Humaines. En « perfectionniste », il a fait évoluer la « présentation » vers une véritable exposition, « histoire que tous puissent bénéficier de la chose ». Le juge est plutôt « sport » ; on n’hésite pas à “run the extra mile”, à fournir l’effort supplémentaire.
En parcourant l’exposition, en feuilletant certains pavés de la bibliothèque personnelle du juge, l’on sent d’ailleurs tout l’effort logistique déployé. Pourquoi tant d’exigence ? Cette question, on ne la lui posera pas. C’est l’exposition elle-même qui répond : « Depuis plusieurs années, l’auteur mène une véritable croisade en vue de sensibiliser l’opinion des décideurs de l’État mauricien, ainsi que celle du public en général, sur la nécessité, pour les pays désirant une véritable justice pour leurs peuples, d’enseigner à partir de l’école primaire les notions simples ainsi que le mécanisme de la Justice à l’île Maurice. » Le juge devance alors les autorités. Pas qu’une question d’idéal… mais plutôt une question pratique. Comme il nous explique, la fiction dans la présomption légale que nul n’est censé ignorer la loi rend nécessaire une vulgarisation des droits et des devoirs du citoyen dans un pays qui aspire à une justice véritable. En effet, reprenant les mots du juge, « Qui, dans sa vie, ne sera pas un jour confronté à l’appareil légal ? » « Pour le sportif, il y a la Sports Act, des Sports Regulations ; pour le marchand de pistaches, la Public Health Act, des Public Health Regulations et les licencing laws ». « Comme on le dit en anglais : “law permeates every activity of human life” », explique-t-il.
Eddy Balancy souligne ainsi l’absence d’un syllabus des notions de base de la loi comme une ineptie, un non-sens… En voulant bien préciser, non sans humour, aux élèves présents que « Common sense is not so common (Le bon sens n’est en rien commun). Soit. L’exemple qu’il donne aux collégiens flirte avec l’ironie : « En Standard V, pourtant, on fait nos enfants apprendre par coeur les noms de tous les boreholes. Ils sont appelés à les retrouver, les localiser sur une carte… » D’où ce commentaire : « Education is what is left after we have forgotten all the useless things we have been taught at school. »
La vision d’Eddy Balancy est la suivante : que l’on développe un cursus à partir du Standard V. « Imaginez une société où un enfant pourra vulgariser des termes légaux pour rassurer ses parents qui sont terrifiés par un appareil qu’ils ne comprennent pas », dit le juriste. C’est cela – progrès social, grimper l’échelle, éclairer, transcender les milieux – « faire de Maurice une pionnière en matière d’éducation légale dès un très jeune âge ».
« Deeper view »
Avec le juge Balancy, une fois passée l’étape de l’explication des avantages pratiques, on progresse, de manière méthodique, vers le sens profond, à la « deeper view » – une pédagogie à laquelle il a lui-même été initié durant ses années de collège, en classe de General Paper. Et d’oser se qualifier de « révolutionnaire », mot que nos juristes ne s’aventurent pas à employer souvent. Your Lordship se laisse aller, d’un ton passionné : « Appelez-moi avant-gardiste ou révolutionnaire, mais il faut des idées modernes pour une société moderne. Il ne s’agit pas d’une révolution, dans le sens péjoratif. » Mais de quelle modernité parle-t-on ?
D’une modernité qui repose sur des intuitions humanistes qui dépassent l’aspect purement légaliste. La loi est au service de l’Homme, de la société, de la liberté. Eddy Balancy s’appuie sur sa formation – sa « spécificité » – en sociologie du droit, sujet de sa maîtrise en droit. « Il y a d’une part le positivisme d’Austin, philosophie britannique selon laquelle on devrait regarder seulement la loi telle qu’elle est, sans aller plus loin : on ne se casse pas la tête avec le contexte historique ou social. D’autre part, il y a l’école de la sociologie du droit, dont les American Realists font partie, où l’on s’évertue à prendre la loi dans le contexte où elle opère. » Eddy Balancy se dit de la deuxième école qui depuis 30 ans cause une érosion graduelle de la philosophie d’Austin, même en Angleterre.
Ainsi, « il faut toujours tenter de revenir à l’historique du droit mauricien, l’évolution des valeurs de la population mauricienne et comprendre l’interaction entre ces valeurs et le droit ». De ce point de vue, la loi doit être le réceptacle d’une mouvance sociale. « Un gouvernement écoute la voix d’une majorité et des lois sont adaptées au stade du progrès social. En conséquence, la nouvelle loi influence les valeurs sociales faisant souvent taire la voix de la minorité qui s’y était opposée : l’amendement de la loi concernant l’avortement en est un bon exemple. »
Clairement, le message du juge semble être : la loi ne peut exister en marge de la société. Et pour qu’il y ait « interaction », il faut encore qu’il y ait « action », « croisade ». Favoriser le dialogue social passe par une compréhension de la loi. « Trop de gens ne font pas confiance au système. Il y a encore trop d’idées reçues, de concepts qui font par exemple présumer qu’un contrat doit toujours être en écrit, que le droit criminel ne désigne que les crimes vraiment graves et non des vols mineurs ou l’usage de faux ; que le policier sait tout de la loi. C’est là que le profane nourrit de fausses perceptions… Et malheureusement, le citoyen subit cela. » Paradoxe : on ne se sentirait pas toujours en sécurité avec la loi. « Quand la personne ne se sent pas en sécurité, c’est là qu’il y a problème d’insécurité. » Le juge Balancy rappelle donc que promouvoir le fondement pédagogique de la loi doit forcément passer par l’école. Un cursus de notions légales, un moyen de faire « éclore une génération d’intellectuels de haut niveau ».