Emmanuelle Revel-Pellet a présenté à la galerie Agartha, à Port-Louis, un ensemble de tableaux à la fois homogènes et divers. Sa manière classique de composer ses tableaux et de réaliser ses fondus, le souci constant de l’agrégée d’histoire de l’art de se référer aux grandes oeuvres en ajoutant des indices, ou encore en les détournant de façon humoristique ou quelques fois poignante et cet univers onirique où se mêlent la peur, l’humour et le désir, les grandes étendues d’eau, les paysages légendaires ou les scènes intérieures : tout cela crée la cohésion de l’oeuvre. Mais l’artiste propose des registres qui vont de la caricature douce-amère à l’imaginaire poétique des contes initiatiques.
Entre l’humour léger et taquin des huit illustrations qu’Emmanuelle Revel-Pellet a exposées sur Maurice et Le trèfle à quatre feuilles, ce grand format qui se réapproprie le Pierrot d’Antoine Watteau pour le situer dans le monde d’aujourd’hui, s’exercent dans des registres franchement différents. Entre les deux se dessine un monde imaginaire à entrées multiples, sachant qu’enfants comme adultes y trouveront du grain à moudre, des monstres, des frayeurs et rêves insensés, de la tendresse, de la douceur et un bestiaire revisité.
Le Pierrot, qu’on appelait Gilles dans le passé, d’Antoine Watteau est à la fois un mystère et une révélation dans l’histoire de la peinture du XVIIIe siècle. En habitué des décors de théâtre, le peintre aurait pu représenter ce personnage à cette fin. Mais pourquoi le montrer ainsi de plain-pied au centre d’un format muséal (1,80 m) ? Pourquoi choisir cette pose un peu désoeuvrée, ce regard neutre et le léger embarras que cause cette tenue dans laquelle le jeune homme semble engoncé ? L’étoffe est satinée, distribué généreusement. Les noeuds et collerette confèrent un caractère précieux à la tenue. La circularité du chapeau, les rondeurs du visage et les blancs aux reflets dorés du costume ajoutent au caractère lunaire et rêveur du personnage, qui semble émaner d’un monde à part tout en contraste avec les petits personnages bien humains quant à eux, placés en bas, qui tâtent la soie de son pantalon, commentent et se moquent lui.
Le chagrin de Pierrot
Transposé aujourd’hui dans l’univers d’Emmanuelle Revel-Pellet, notre Pierrot perd son chapeau, sa collerette, ses poches, et la soie s’est ternie. Il est seul dans un décor linéaire et désolé, et il s’est empâté un peu, perdant son port de tête altier. Son visage rond porte un regard pensif et chargé de mélancolie, de tristesse. Loin des décors de théâtre et des facéties de la Commedia dell’arte, il se tient toujours debout, dans ce vêtement déprécié et simplifié, épaules légèrement rentrées, sur une petite pointe de terre, dos à la mer où une voilure s’ébauche à l’horizon. Les yeux gros et humides, il tient en le serrant d’un poing ferme, comme s’il avait le coeur serré, un trèfle à quatre feuilles. Pour connaître l’objet de cette tristesse, les précisions de l’artiste sont nécessaires : le trèfle porte-bonheur est destiné à tous ceux qui décident un jour de migrer. Emmanuelle Revel-Pellet se sent profondément touchée par le drame des migrants, qui échouent sur les rivages, qui n’accèdent pas tous aux côtes convoitées, qui pour beaucoup ne mèneront pas la vie dont ils ont rêvé. Tous tentent le tout pour le tout, en quête d’une vie décente, d’un ordinaire digne de ce nom. Or ces personnes qui fuient la guerre, la misère et souvent la mort, sont confrontées après une traversée périlleuse, au troisième drame d’une attitude hostile.
Après avoir enseigné les arts plastiques et l’histoire de l’art en collège et à l’université, ce professeur agrégé a créé le service éducatif d’un musée des beaux-arts en province en France, avant de prendre en main l’action éducative du musée du Louvre, à Paris, pour les étudiants du secondaire et de l’université. Alors qu’on lui proposait au bout de dix ans de réintégrer l’éducation nationale en Khâgne, elle a fait le choix cornélien de préférer sa liberté et de se consacrer pleinement à la famille qu’elle était en train de fonder. Ce changement l’a amenée à développer ses talents d’illustratrice, pour l’édition et pour le magazine Luxembourg Féminin, où elle tient la rubrique humoristique « Sur le vif » où elle commente en image et de manière tout à fait décalée certains aspects du sommaire. Si elle vient d’illustrer un conte écrit par Isabelle Laurent sous le titre Les gardiens de l’étoile, elle oeuvre pour l’édition depuis quinze ans.
Dans Le miroir de tes rêves, son album illustré le plus personnel et emblématique, il est permis de rêver à un royaume extraordinaire où serait instauré un revenu minimum d’affection, où les jeunes filles courageuses seraient aidées par des oiseaux au grand bec, où les doudous en voie de disparition seraient protégés, où l’on donnerait des remèdes contre l’ennui, et proposerait des légumes bons comme des bonbons… Ce conte initiatique qu’elle a entièrement conçu, écrit, illustré et réalisé donne les clés de son imaginaire, et invite les jeunes lecteurs à comprendre qu’ils détiennent pour une large part les clés de leur bonheur. Un simili-miroir à la fin leur révèle que c’est à leur tour de concevoir et gouverner leur propre royaume. Elle les invite aussi à se mettre aux travaux manuels, avec un guide très simple qui leur permet de réaliser des costumes, objets et accessoires dignes d’un conte de fée.
Fragilité et légèretés humaines
Le même caractère initiatique se trouve dans Le roi crapaud de Grimm qu’elle a traduit et illustré. Avec La fille de Jean de la Fontaine, elle franchit une étape dans l’humour grinçant, où l’on se moque des jeunes femmes difficiles qui rejettent tous leurs prétendants, et finissent aux premiers assauts de l’âge par accepter un malotru. Les trois albums sont assortis d’un CD d’accompagnement qui permet aux tout petits de suivre le conte sans savoir lire, qui plus est en musique…
L’artiste a présenté en avant-première huit illustrations destinées à un livre sur l’île Maurice, à paraître l’an prochain, dans lequel elle écorne gentiment la légèreté et l’artificialité des touristes qui viennent ici vivre en total décalage avec le pays. Elle met en scène des couples dans différents lieux typiques, dont le toponyme invite au jeu de mot et au double sens. Ces séries humoristiques sont entourées d’un cadre dessiné très riche qui se compose de grotesques, ces figures grimaçantes ou fantastiques évoquant l’hilarité générale.
Elle rend hommage aux grands maîtres à travers toutes sortes de clins d’oeil, et contrairement à beaucoup d’artistes qui entretiennent le flou à ce sujet, elle l’assume pleinement en y faisant référence en légende à côté. Son travail s’inscrit dans la tradition figurative avec une minutie très raffinée dans l’art du glacis, du fondu et le jeu des transparences. Madeleine repentante de George de La Tour, Jacob et l’ange Gabriel, une vue de Delft pour Vermeer, une vague à la manière d’Hokusai pour symboliser les dangers de la vie, des trompe l’oeil à la manière de Gerrit Dou, le premier élève de Rembrandt. Chez ce dernier, Emmanuelle Revel-Pellet trouve une expression absolue de la minutie et de la finesse en peinture. À la marge du rêve ou du cauchemar, ses personnages apparaissent le plus souvent dans leur fragilité, dans Le trèfle à quatre feuilles mais aussi ailleurs où ils semblent frêles face au destin qui les attend, prompts à tirer des leçons de la vie ou complètement butés, et parfois prêts malgré leur grand dénuement à braver tous les dangers de la vie.