Windmills of my mind, le nouveau solo que Nalini Treebhoobun présente jusqu’au 20 novembre à la galerie Imaaya à Pointe-aux-Canonniers, prolonge le thème du temps mouvement perpétuel, qu’elle avait exploré en 2007 à l’Alliance française, en se détachant de l’anecdotique, des signes du présent et de nos sociétés actuelles. À travers un processus d’épuration formelle, l’artiste s’attache davantage aux questions essentielles, à la spiritualité et aux grands thèmes universels, tels que la mort, la maternité, l’élévation de l’être… 43 toiles de grands ou tout petits formats sont montrées aux côtés de deux installations où l’artiste réinvente la relation aux Dieux.
Nin, ou l’artiste chez Nalini Treebhoobun, a précédemment souvent exploité le format vertical qui souligne les mouvements ascensionnels des lignes vers l’éther, ou encore le format horizontal pour montrer la linéarité de la condition humaine où par exemple dans une « ligne du destin » les êtres cheminent plaqués à la terre de la naissance à la mort, face à l’immensité du cosmos. Elle nous revient cette fois-ci avec des formats carrés où les mouvements circulaires ou hélicoïdaux le disputent à l’ascension de la sève, l’énergie en formation qui deviennent parfois la métaphore de l’élévation de l’âme, celle du cheminement personnel.
Forme parfaite, tout à fait abstraite, ce cadre qui contient un cercle, le carré embrasse ici l’énergie, la spirale en mouvement, la roue de la vie à laquelle le titre fait référence… « Like a circle in a spiral/Like a wheel within a wheel/Never ending or beginning ». Les premiers vers de The Windmills of your mind (en version originale Les moulins de mon coeur d’Eddy Marney), la chanson que Michel Legrand a composée pour L’affaire Thomas Crown où Steve McQueen se réinvente une vie nouvelle et périlleuse, trouvent à maintes reprises leur transcription picturale, souvent indianocéannique, dans ces toiles. Multi-oscarisé depuis 68 et chanté par tous les grands interprètes anglo-saxons, ce titre a paru à l’artiste comme une évidence pour synthétiser l’idée centrale de cette exposition, où elle continue d’interroger le temps.
Suggestion progressive
Se débarrasser du superflu a consisté aussi à éliminer certains aspects formels qui ont structuré ses compositions dans le passé. Les fenêtres qu’elle ouvrait dans la toile sur d’autres plans, d’autres vies, des mondes parallèles ou imaginaires, étaient devenues des petits carrés dans son exposition de 2007. Cette symbolisation du regard porté en abîme dans le tableau ne fait plus nécessité dans ces nouveaux travaux qui sont eux-mêmes le regard, pleinement. Seul le cadre est la limite, une limite bien dérisoire dans ces compositions qui délivrent leurs secrets par couches successives, révélant des formes, insoupçonnées au premier coup d’oeil, offrant au regardant un miroir changeant de ses propres émotions. Plus que tout autre format, le carré ouvre ainsi la porte à la profondeur de champ et aux superpositions.
Nin se renouvelle constamment, mais toujours dans la continuité grâce à la présence puissante et personnelle dont elle imprègne ses créations. Elle assume ici une vision cyclique du temps, dans un mouvement perpétuel de l’esprit, du coeur et de la conscience. Les toiles Sati (qui a été reprise sur le carton d’invitation) et Song of destiny évoquent la mort et le lien à l’au-delà pour la première, la maternité et la transmission avec l’inéluctable passage du temps pour la seconde. Song of destiny révèle en transparence à travers une simple robe claire parsemée de mèches de cheveux foncés, la silhouette aux contours doux et vaporeux d’une femme en marche portant un enfant dans les bras. La lumière pâle du fond est omniprésente en contraste non seulement avec une base brune et terreuse, mais surtout avec ces cheveux coupés, figés comme une marque du temps que l’on ne retrouvera pas…
Ce tableau se décrypte plus directement que Sati où la tradition de l’épouse qui se sacrifie en s’immolant sur le bûcher de son défunt est représentée dans une symbolique propre à l’artiste. Esquissé de traits mauves, le masque mortuaire de la veuve émerge de profil, oeil ouvert, d’une masse grisâtre qui parcourt toute la largeur de la toile. Au prime abord le regard est intrigué par les brindilles enveloppées de tissus, collées verticalement au pied d’une composition où les lignes de force sont à l’inverse toutes à l’horizontale, formant un empilement de strates qui vont du noir des profondeurs au gris d’une atmosphère neutre émaillée de petits carrés papillonnants dans l’espace semblant émaner de ces bois habillés pour l’éternité. Le rouge flatte l’oeil à côté de ces tons neutres.
Errances lagunaires
Ces branches enveloppées, les cordelettes aussi, créent les fameux « liens magiques » présentés dans le passé à La Réunion et au Joburg Art Fair, et à nouveau « installés » ici, dans la troisième salle. Bois, tissus, cordelettes, ces objets hérités des rituels hindous, mettent l’homme en lien avec Dieu à l’instar de ces branchettes vêtues qui semblent se libérer de la pesanteur, puis doucement s’élever dans les airs, vibrant au moindre souffle. Dans la série des oeuvres aux compositions simples et fonds neutres, le dyptique Ebony blues retient l’attention par ses verts émeraude et la netteté bien distincte des deux silhouettes féminines qui souligne la simplicité de leur mise.
Posées sur le littoral, près d’une sorte de lagon, ces femmes sont inspirées des migrantes qui vivaient en tribu dans le sud du Bihar. Deux mondes cohabitent dans cet espace, l’île lagunaire et une sorte de fulgurance céleste, une grande branche en mouvement qui transperce le ciel et forme un monde parallèle, portant des oiseaux et des fleurs, l’inaccessible monde d’une première vie peut-être.
Plus ou moins abstraits, particulièrement denses en matières, couleurs et formes, les autres tableaux relèvent de la démarche de dévoilement progressif. Les danseuses célestes, les Apsaras s’épanouissent comme les fleurs de lotus qui les portent dans quelque vallée enchantée où l’horizon escarpé soutient un ciel ensoleillé. Le fuchsia, les roses, mauves et rouge y prédominent comme dans plusieurs autres toiles, telles que When clouds come down, le portrait floral Memory of the heart ou Talking dreams où un homme et une femme aux dimensions de l’atmosphère tiennent une conversation au-dessus de villes. Souvent, la matière, les collages de papiers artisanaux combinés à une myriade de petits motifs renvoient assurément au surréalisme, au sens graphique d’un Klimt et aussi dans les couches vaporeuses aux ballets oniriques d’un Chagall.
Cette exposition offre aussi l’expérience unique de se sentir observé franchement, de face, par une chenille géante, aux étonnantes formes féminines. L’art des mutations, des transformations y est suggéré par de fines traces de couleurs, et la présence de cocons colorés qui laisseront des ailes se déplier. Le miracle de la vie et l’alchimie de la nature sont omniprésents, notamment à travers le thème de l’arbre, tantôt arbre de vie déployant sa majesté pour des magiciens de contes de fée (When time stands still), tantôt puissance créatrice où le tronc devient l’antre de l’énergie en fusion (Layers of nature). Le banian boucle le cycle grâce à ses lianes retournant à la terre. Son tronc témoigne des différents stades de la vie d’homme, mais contrairement à ce dernier qui va et vient, l’arbre dans sa grande sagesse, naît, vit et meurt au même endroit…