La galerie Ilha do Cirné prolonge son exposition « Port-Louis, visions d’artistes » d’une semaine, qui se clôturera donc samedi 10 juin. La majorité des tableaux présentés s’inscrivent dans une tradition figurative très habituelle, de style parfois très classique, mais les quelques surprises qu’apporte cette exposition laissent penser que cette démarche devrait être poursuivie et encouragée en allant plus loin dans l’exigence novatrice. Les écrivains ont prouvé qu’il existe mille et une façons de raconter Port-Louis. Pourquoi pas les plasticiens ?
Sur les trente-sept tableaux présentés à la galerie de Pointe-aux-Canonniers, une grande majorité demeure d’une facture relativement classique, s’inscrivant dans une démarche relativement réaliste et plutôt paysagère. Il est frappant de constater la récurrence de certains sujets, comme le théâtre de Port-Louis, le Grenier, les silos du port, le marché ou encore China Town, comme si l’approche allait obligatoirement vers les bâtiments les plus volumineux, ceux que l’on ne peut pas rater, même en passant rapidement, ou certains emblèmes que les tour-opérateurs ne manquent pas de vanter à leurs clients.
Des peintres tels que Jocelyn Thomasse ou Fabien Cango, sans oublier bien sûr Roger et Bernard Charoux, ou encore Yves David s’inscrivent dans une tradition picturale de la représentation, quand ils abordent le sujet port-louisien. Fabien Cango a développé une vision et un style singulier dans ses scènes de rue port-louisiennes, qui se transforment sous son pinceau en une sorte de miniature enchantée, qui grouille autant de vie que de couleur. Ses tableaux semblent reproduire un vécu intérieur et personnel de cette ville qu’il fréquente quotidiennement, qui passe avant tout par les humains qui l’animent, avec ses boutiques, ses passants, ses mouvements.
Face à ce Port-Louis de l’intérieur qui raconte des histoires, Vaco Baissac semble plutôt aller chercher dans la stylisation des lignes, formes et couleurs, des images synthétiques, des symboles, une façon de résumer la capitale, à travers ses marchandes, ses bateaux de pêche et dans la ligne d’horizon où « le Pouce est à l’index » comme il titre l’un de ses tableaux. On pourrait à l’envi commenter la douceur de ton des aquarelles de Riaz Auladin, le souci du détail chez Florent Beusse qui peint sur un fond de papier journal (comme en un clin d’oeil aux tapisseries de fortune des cases en tôle des plus démunis d’entre nous), ou même le hors sujet d’Yves David qui représente devant une pagode un personnage tout droit sorti d’une Chine qui n’existe plus. Pascal Soufflet avait en effet demandé aux participants de s’intéresser au Port-Louis d’aujourd’hui…
Les surprises viennent par exemple du tableau de Nirveda Alleck, qui rend hommage au baobab disparu du musée de l’Institut. The heart of the baobab redonne une nouvelle vie à cet arbre au symbolisme puissant autant à Madagascar que sur le continent africain (même s’il n’est pas endémique de Maurice). The heart of the baobab nous le montre à nouveau sur pied et habité par l’un des avatars de Vishnu, Varâha, mi-homme mi-sanglier qui a su vaincre un redoutable démon au terme d’une guerre de mille ans… L’artiste est tombée sur ce personnage mythique à 20 ans où elle le découvrait représenté aux côtés de sept déesses. Depuis, Varâha revient régulièrement dans son oeuvre sous sa forme masculine ou féminine d’ailleurs, transcendant sa propre représentation dans ses diverses actions et ses rêves. Lorsque le baobab était tombé sous l’effet de la tempête, l’artiste avait proposé au ministre de la Culture de l’époque d’en faire une création, et avait même trouvé les soutiens financiers qui lui auraient permis d’aller au bout de ce projet. La proposition était restée lettre morte comme souvent.
Ennri Kumbs nous parle ici non sans une certaine ironie des fantômes du théâtre de Port-Louis qui prennent dans son imaginaire des couleurs vives et volent autour de l’édifice, au sujet duquel est annoncé : Avis de décès, la fée de Port-Louis est morte. La capitale est sombre dans cette représentation, comme recouverte d’une couche de suie, qu’il faut gratter pour voir apparaître ses trésors et ses secrets enfouis dans le coeur de ceux qui l’aiment. Plus lumineux, l’autre tableau met en exergue le contraste entre deux mondes port-louisiens, qui devient une allégorie de l’injustice sociale qui ne cesse de creuser l’écart entre les pauvres et les riches. Au premier plan une case en tôle rudimentaire et ses habitants, et à l’arrière les innombrables immeubles à étages de la capitale qui semblent envahir inexorablement l’espace. Inutile de préciser que ces mondes n’ont pas grand-chose à partager tant ils sont différents. Et ils sont pourtant tous deux le produit de l’homme.
L’artiste Mariko expérimente une nouvelle technique en travaillant sur une surface en PVC, avec des encres sérigraphiques. Avec In the shadow, elle évoque la condition de l’esclave comme gravée dans les murs de basalte de la capitale. Et ces petits timbres agaçants à l’effigie de la reine Victoria, dont les spécimens atteignent les prix les plus exorbitants du monde philatélique, volent au-dessus de sa tête symbolisant le comble du non-sens en regard de la valeur humaine… Il faudrait encore évoquer l’atmosphère mystérieuse créée par Siddick Nuckcheddy dans une représentation du bazar de Port-Louis habité par des brumes grisâtres, qui soulignent le chatoiement des personnages en mouvement. Simon Back propose une version figurative et une autre abstraite des silos du port, sujet qui devient ici tout à fait « backien » par sa rondeur, sa contenance et ses courbes.