Om shantih shantih shantih

PRAVINA NALLATAMBY

Oui, il devient impératif de penser la paix, de penser à vivre en paix, de penser à faire la paix, de penser à préserver la paix : ce n’est pas le moment de se résigner. Penser, c’est déjà agir ! Cela devient une priorité. Sur une planète sujette à une dégénérescence quotidienne, des conflits se propagent comme une épidémie. La nature également est ravagée, et la Terre, en danger, nous dit-on. Mobilisés pour la sauvegarde de l’environnement, on combat le « drame écologique ». L’univers sombre dans la décadence, les valeurs se perdent, l’humanité se désagrège. Pacifistes et médiateurs proposent des solutions provisoires ; dès qu’une guerre se calme, une autre se déclare. Que faire pour combattre la propagation de la guerre ?

Comment le faire ? Peut-être en écrivant la paix, en hurlant « Non à la guerre ! » comme le fait ce cri qui jaillit sur la page de couverture d’une anthologie parue aux Editions Turquoise en 2006 ! En collaboration avec Lionel Ray, Olaf Müller et Franscesca Fabbri, Erhan Turgut nous présente l’ouvrage rassemblant des poèmes sur le thème de la guerre, enrichis de photographies et de citations pour nous inviter à « écrire la paix ». Selon eux, les valeurs de paix n’inspirent plus des poètes; les horreurs de la guerre occupent tout l’espace. Entre conflits armés majeurs, guerres civiles et génocides, la voix des pacifistes semble à peine perceptible. Pourparlers, rappels historiques et lamentations de poètes ne suffisent plus pour générer une « poésie de la quiétude » à l’instar d’une « poésie du combat ». À l’aube du XXIe siècle, toute la poésie perd visiblement son pouvoir de séduction et de conviction. L’ère contemporaine est dominée par une palette infinie de « guerres » où triomphe l’ego surdimensionné des mégalomanes : aux guerres mondiales, civiles, froide, nucléaire et chimique, s’ajoutent les guerres biologique et commerciale… qui ne sont pas les moindres ! Aucun dialogue n’est audible; les échanges demeurent stériles, les paroles volatiles.

Écœurés par cette situation, depuis la nuit des temps, les écrivains ont exprimé leur rage et leur impuissance. Toute humanité est touchée en son corps et son âme. Le mal est universel. E. Turgut a réuni des poètes déplorant les situations intolérables quelles que soient leurs origines géographiques. Dans le poème « Bombe », en évoquant les conséquences de la bombe atomique au Japon, Pablo Neruda parle du « suicide de l’univers » et affiche sa profonde révolte à l’autre bout du monde. De même, Elvio Romero, poète paraguayen dévoile les rêves brisés d’un peuple oppressé par la guerre du Vietnam en disant qu’on perçoit dans la rizière « l’embuscade vengeresse au milieu de bambous ». Edouard Maunick, notre compatriote mauricien, réagit avec véhémence lors de la guerre civile au Nigéria en intitulant son poème « Fusillez-moi » ; il évoque des « manèges de la mort » tournant dans sa peau, sa tête et sa voix. Bertolt Brecht qualifie les temps de guerres comme « les temps des ténèbres » où on n’épargne même plus les poètes.

« Mais on ne dira pas : comme en des temps des ténèbres. On dira : les poètes, pourquoi se sont-ils tus ? » Il ne reste plus aucun espoir pour l’humanité. James Fenton, révolté et résigné à la fois, propose que l’oubli devienne un rituel dans « Un requiem allemand ». Car, comme le précise Georges Séféris, quelle musique restera-t-il parmi les os ? Le son d’une flûte, d’un lointain tambour ? Ou la plainte sourde des morts ? Tanigawa Shuntaro du Japon souligne l’aspect dérisoire du devoir de mémoire en juxtaposant dans son poème « Musée », l’horreur de la mort et ce qu’on expose « tranquillement, au fond d’une vitrine : une hache en pierre parmi d’autres objets ». James Torrès-Bodet, poète mexicain, montre la décadence engendrée par la guerre dans « Civilisation » :
« Un homme meurt en moi toutes les fois qu’un homme meurt quelque part, assassiné
par la haine et la hargne des autres hommes. (que) sa mort vient défaire tout ce que je pense avoir dressé bien haut en moi sur des colonnes permanentes (.) »

Dans sa description des « ruines de New York », Thomas Merton décrit le mutisme né de la guerre. « Et nous sommes pleins de crainte, et plus muets que les astres renversés
(.) Plus muets que la mère lune qui, blanche comme la mort,
Vole et se sauve dans les déserts de Jersey. »

La crainte semble céder la place à la résignation qui finit par entraîner une sorte de cécité chez le poète… La guerre se banalise, devient prévisible et dotée d’une mission cachée mais… combien tragique ! « La guerre s’applique avec constance », nous dit avec ironie Dunya Mikhaïl. La poétesse d’origine irakienne parle de guerre « vive, brillante et laborieuse » qui poursuit « sa besogne jour et nuit ».

Dans son anthologie, E. Turgut rassemble des textes qui nous touchent par un réalisme teinté de passions muettes et de révoltes sourdes. Les vers poignants du « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud nous émeuvent ainsi qu’un extrait des « Contemplations » ; Victor Hugo y met l’accent sur les passions qui engendrent tous les maux. Pour lui, lorsque « quelque part fume une ville en flamme », l’orgueil, la haine et la mort chassent la charité, la foi et la justice. Dans le poème « Ce cœur qui haïssait la guerre », Robert Desnos nous montre la guerre qui avilit l’homme. Le poète turc, Fazil Hüsnu Daglarca, décrit pour sa part, les dégâts de la bombe atomique à Hiroshima. D’autres s’interrogent sur le sens de la mort, rappellent l’impuissance des Dieux, racontent la souffrance des mères ayant perdu leurs fils au combat.

Quelle est la cause de la guerre ? Quel est le sens de la mort au combat ? Dans quelle mesure une guerre est légitime ? Sitting Bull, chef des Sioux, cherche une réponse dans son poème intitulé « Quel traité le Blanc a-t-il respecté… ».
« Ai-je tort d’aimer ma propre loi ?
Est-ce mal pour moi parce que j’ai la peau rouge ?
(.) Parce que je suis prêt à mourir pour mon peuple et mon pays ?

Des questions restent sans réponse. L’histoire se répète, multipliant drames, crimes de guerre, génocides ignobles et conflits invisibles. Y a-t-il un espoir pour reconstruire ? Dans un extrait de son « chant de la hache », Walt Whitman nous donne une lueur d’espoir, car la hache peut détruire et construire…

Comment écrire la paix ? Comment agir lorsque la plume cède devant l’épée ? Tel que l’éco-citoyen qui veut préserver sa planète, chacun est responsable. Revenons à ce qui précède véritablement l’action : la pensée. Chacun pourrait « penser la paix » en toute conscience, l’invoquer en un souffle, à sa façon, chaque jour.
Qui sait ? D’une vibration à l’autre, en toute harmonie, et de fréquence en fréquence, un processus de paix triomphant se mettra en marche tout doucement, tout doucement…
Penser la paix, une urgence ? À méditer…

Fusillez-moi

de poème en poème l’image s’use
elle s’expatrie vers les ombres
et pourtant elle fonda
le royaume premier : la mer
comme une vendeuse d’îles
comme un rituel de très haute mémoire :
et si l’on me demande dites que je suis
dans le symbole pour demeurer (.)

maintenant que j’ai dit combien je pourrais vivre de m’être retrouvé. De n’être plus un étranger dans sa propre peau, de quel droit vais-je me retourner vers la mort de tout un peuple ? Et pleurer ?…

Biafra Biafra tu recommences
à me montrer du doigt
Ibos Ibos vous me tutoyez
et j’ai honte de répondre
vivant.. vivant… vivant !

sortir dans la vie après chaque livre écrit
découvrir le dérisoire et vomir en conséquence
ton île encombrée
d’ossement
de distance
de cicatrice
d’incertitude
de mémoire
de décalogue
ton île en décalage
avec les printemps fusillés sans équinoxe
de ton exil qui ne regarde que toi et personne d’autre (.)

Ce poème s’achève où commence ma vanité
les manèges de la mer tombent en ruines
dans ma peau dans ma tête dans ma voix
tournent tournent les manèges de la mort…

Il était une fois ma solitude
il était une fois mon exil
il était une fois mais laissez-moi
laissez-moi : on m’attend ailleurs qu’en moi.

Edouard Maunick, « Fusillez-moi », publié en 1970
et paru dans l’anthologie Non à la guerre ! aux Editions Turquoise en 2006.