ADI TEELOCK

La crise économique et sociale provoquée par le Covid-19 a mis en lumière comme jamais ce lien de dépendance de l’économie sur l’environnement. Qui s’articule autour du fait que l’activité économique repose tant sur les êtres humains que sur leur rapport à la nature. L’origine précise que le SARS-CoV2, qui provoque la maladie appelée Covid-19, n’est pas encore établie avec certitude mais comme pour les autres épidémies de coronavirus, il s’agit d’une zoonose, c’est-à-dire une maladie ou une infection que les agents se transmettent naturellement des animaux vertébrés aux humains et vice versa. Pour de nombreux scientifiques, dont ceux de l’Organisation mondiale de la santé (Oms), cette pandémie était prévisible (i). En raison de la déforestation accélérée et d’activités humaines trop proches des habitats rétrécis d’animaux sauvages, les occasions de transmission de zoonoses ont été multipliées. Couplées aux mouvements importants et rapides de populations rendus possible par le transport aérien et provoqués par la globalisation, une épidémie localisée peut vite se transformer en pandémie. La pandémie de Covid-19, maladie hautement contagieuse, provoque souffrances et détresse. Ce sont les plus vulnérables biologiquement et socialement qui sont les plus touchés ; l’ONG Oxfam estime que jusqu’à 500 millions de personnes pourraient grossir les rangs des pauvres de la planète (ii); les victimes de violence domestique (femmes et enfants essentiellement) paient un lourd tribut. Si en apparence l’environnement respire, le bilan est lourd sur ce plan-là également : la quantité de plastique jetable et de déchets toxiques générée n’est pas une bonne nouvelle pour la planète et la nature. Le quasi-arrêt des activités économiques pendant quelques semaines n’est pas suffisant pour enrayer le changement climatique, cette autre épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Nous vivons un moment de l’histoire qui expose de manière affreusement brutale les tares de modes de vie et d’un système économique fondés sur de profondes inégalités sociales et une exploitation déraisonnée de la nature. Et qui nous rappelle tout aussi brutalement que la santé publique – notre santé – est étroitement liée à l’état de l’environnement.
A l’échelle locale, quel a été notre parcours et quelles leçons pouvons-nous en tirer ? Sommes-nous prêts à éviter un autre effondrement économique et social ?

Le Règlement économique

« Des hommes avides et ignorants, ne pensant que pour eux-mêmes, ont ravagé l’île en détruisant les bois par le feu ; empressés de faire aux dépens de la colonie une fortune rapide, ils n’ont laissé à leurs successeurs que des terres arides, abandonnées par les pluies, et exposées sans abri aux orages et à un soleil brûlant… » – discours devant l’assemblée des Habitants de l’Isle de France, 1767. (http://www.pierre-poivre.fr/doc-67-7-26.pdf)

Celui qui s’insurge ainsi est Pierre Poivre, intendant de l’île depuis 1766. Poivre, proche du courant des Physiocrates, avait remarqué un lien entre déboisement et changement climatique. Deux ans plus tard, il promulgue un décret – Ordonnance de Police n°183 Règlement concernant la préservation des forêts à l’Isle de France – qui est considéré comme le premier texte de loi « écologiste » au monde. Il s’agit bien de cadrage juridique dans un contexte européen. Car des sociétés ou communautés non-européennes contemporaines de Poivre et même antérieures à lui avaient des préceptes écrits pour protéger les équilibres naturels ; nous pensons en particulier aux Bishnois du Rajasthan, ces « écologistes avant l’heure » comme on les a surnommés. Connu sous le titre simple mais ô combien plein de sens, d’Ordonnance 183 – Règlement économique (http://www.pierre-poivre.fr/doc-69-11-15.pdf), le décret impose aux propriétaires de l’île de maintenir au moins 25% de leurs terres boisées, particulièrement sur les versants des montagnes, pour limiter l’érosion et protéger les ressources en eau ; il établit les réserves de montagne et de rivières ainsi que les réserves des Pas Géométriques (les forêts côtières ayant été décimées).

Par la suite, d’autres textes de loi viennent étoffer le cadre législatif : protection des bois à moins de 200 mètres d’un cours d’eau ou d’un lac, règlementation des rejets dans l’eau de polluants des sucreries et des indigoteries, limitation de la pêche.
Cependant, sous le coup de l’extension de la culture de la canne et de la production de sucre, de la construction du chemin de fer, de l’accroissement de la population par l’introduction massive de main-d’œuvre et de l’extension de l’habitat humain, la forêt indigène régresse : un peu plus d’un siècle après le Règlement économique, elle n’occupe plus qu’un quart de la superficie de l’île. Les ressources en eau en pâtissent, les périodes de sècheresses affectent très durement l’industrie sucrière.

La valeur économique  d’écosystèmes naturels

L’administration anglaise confie donc en 1880 à un haut fonctionnaire des services forestiers de l’Inde, R. Thomson, la tâche de trouver une solution. Ce dernier recommande d’entreprendre le reboisement d’une superficie donnée de l’île, surtout dans les bassins hydrographiques des rivières. Sur des terres obtenues par des formules d’achat, de compensation et d’échange, 12 000 hectares de forêts sont plantés (essentiellement en espèces exotiques). Une proposition d’étendre les réserves de montagne et de rivière rencontre une opposition farouche de grands propriétaires terriens.

Les études scientifiques entreprises par Reginald Vaughan et Octave Wiehe dans les années 1930 contribuent à l’élaboration d’une politique forestière, et dans les années 1940 à la création de réserves de forêt de qualité sur le plan de la diversité botanique. Mais la notion que le développement économique doit se faire en ne détruisant pas le capital naturel ne fait pas son chemin : la décision de cultiver le thé à grande échelle pour tenter de réduire la trop dépendance sur la canne à sucre et fournir des emplois dans un contexte d’accroissement naturel rapide de la population et du chômage fait perdre 4 000 ha de forêt sur une vingtaine d’années jusque dans les années 1970. Aujourd’hui, la forêt originelle (mais dégradée par la présence d’espèces exotiques envahissantes) ne couvre plus que 2% de la superficie de l’île sur les quelque 23% de forêts existantes. Perte de forêt primaire signifie aussi perte d’habitats pour toute une faune et une flore indigènes et endémiques.

Les forêts ne sont pas les seuls écosystèmes à avoir souffert. Marécages, lagons, herbiers marins, plages ont été impactés au cours des trois siècles d’activité humaine sur l’île. Aujourd’hui, les étendues verdoyantes sont des champs de canne à sucre et de légumes venus d’ailleurs, les plages sont pour la plupart couvertes de filaos et autres plantes exotiques. Si bien qu’il ne subsiste plus d’environnement vierge d’impact humain. Champs, élevages, hôtels, usines, bureaux, ont été et/ou sont encore sources d’emplois, de revenus, de gagne-pain. Or, les écosystèmes ont une valeur économique considérable, non comptabilisée dans le PIB. Ils nous permettent de respirer un air pur, garantissent des ressources en eau, protègent la santé de nos lagons, aident à réguler les eaux pluviales, assurent la bonne santé du sol où pousse la nourriture, aident à bâtir notre résilience face aux effets du changement climatique comme les inondations. Ce capital naturel, ce bien commun fournit gratuitement des biens et services qui nous coûteraient les yeux de la tête si nous devions les rémunérer ou essayer de les remplacer par des systèmes artificiels. Ces derniers augmenteraient le PIB cependant !

Que faire ?

Ayant été une espèce invasive nuisible aux écosystèmes, est-ce une option que les 1,3 million d’habitants que nous sommes arrêtent de vivre ici afin de laisser la nature reprendre sa place ? Et même si nous actionnions un tel scénario, la végétation primaire et toute la faune disparue reviendront-elles ? Clairement non ! En même temps, les mesures de protection de l’environnement prises ces dernières décennies ne sont guère suffisantes. Alors que devrons-nous faire à présent ? Il n’est bien sûr pas question de continuer à laisser détruire ou de mettre à mal des écosystèmes qui soutiennent la vie ici. Il faut donc intégrer la nature dans nos décisions de « développement », qui est toujours vue sous l’angle exclusive, réductrice et biaisée de l’économie. La solution est multi-facette, complexe, comme l’est la problématique elle-même. Une des facettes clés est la planification spatiale car elle a un rôle de pivot, est une sorte de clé de voûte autour de quoi tout se joue : sécurité alimentaire (ah ces légumes qui valent de l’or !), indépendance énergétique, résilience écologique, sécurité de l’approvisionnement en eau pour ne mentionner que celles-là. Des problématiques discutées lors des récentes Assises de l’Environnement.
La science, la technologie, la méthode scientifique ont fait d’immenses progrès en 250 ans. En même temps, des concepts anciens d’équilibres naturels sont riches en enseignement. Utilisons-les tous pour assurer le bien commun et des moyens d’existence pérennes. Surtout, que les gouvernants agissent selon un processus de prises de décisions informé, élaborent des politiques et prennent des décisions éclairées, et agissent d’après les principes d’une démocratie transparente et d’une gouvernance responsable où l’intelligence collective a droit de cité. Ce serait enfin mettre au centre de notre gouvernail le ‘règlement économique’ qui a tant éludé nos gouvernants.

Pour en savoir plus :

-Lost Land of the Dodo, Anthony Cheke and Julian Hume, Bloomsbury Publishing, Jan 2009
-Aux origines de l’écologie, Patrick Matagne, dans Innovations 2003/2 https://www.cairn.info/revue-innovations-2003-2-page-27.htm#

(i) https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/04/04/coronavirus-la-degradation-de-la-biodiversite-en-question_6035591_1650684.html
(ii) https://www.weforum.org/agenda/2020/04/coronavirus-pandemic-half-a-billion-people-into-poverty/