« C’est une chance pour l’Université de Maurice de se positionner comme un laboratoire du dialogue interreligieux et interculturel. » Telle est en substance la vision du président du Conseil des Religions, le père Philippe Goupille, concernant le nouveau Diplôme Peace and Interfaith Studies. Ce cours sera proposé par ce conseil en collaboration avec l’UoM à partir de septembre prochain. Sanctionné jusqu’ici par un certificat, le cours verra désormais l’octroi de diplômes. Philippe Goupille estime que, dans le futur, « tout comme on va étudier la littérature anglaise à Oxford et l’ingénierie au MIT, on pourrait choisir Maurice pour étudier l’interreligieux ».

Le cours Peace and Interfaith Studies a été lancé en 2010 par le Conseil des Religions et l’Université de Maurice (UoM). A la prochaine rentrée, en septembre 2019, on annonce une nouveauté. DE quoi s’agit-il !

Après trois promotions d’étudiants qui ont complété avec succès le certificat, nous avons décidé, en collaboration avec l’UoM, d’aller un peu plus loin et de proposer maintenant un “Diploma”, qui se déroulera sur trois ou quatre ans. Éventuellement, nous n’écartons pas la possibilité d’émettre un degré. Ce sont des cours dispensés à temps partiel.

Quelle différence entre le “Diploma” que vous proposez et le certificat qui existait jusqu’ici ?

Nous introduisons maintenant une bonne dose de philosophie parce que nous pensons qu’à Maurice, il n’y a pas tellement de possibilités d’approfondir les concepts philosophiques. Au collège, la philosophie n’est pas inscrite au programme. Cette matière est très importante parce qu’elle apprend à penser sur les questions centrales qui concernent l’être humain. Par exemple, quel est le but de la vie ? A quoi sert-elle ? C’est quoi la mort ? Par exemple, sur cette question, on essaie de faire des recherches sur les différentes réponses de différentes religions. Existe-t-il un Dieu ? Peut-on le prouver par la raison ? Que se passe-t-il après la mort ? On apporte les différentes réponses des religions mais aussi celles des philosophes. Donc, nous avons élargi notre syllabus. Nous avons bien fait attention de ne pas parler que des philosophes occidentaux, comme Erasmus, Averroes, Spinoza, mais nous avons voulu aussi inclure les philosophes orientaux et africains. Pour nous, c’est très important de ne pas se limiter à l’occidentalité. Nous avons par exemple des philosophes très connus dans la philosophie bouddhiste, hindoue ou encore dans la philosophie contemporaine de l’Afrique.

Autre nouveau module ?

Nous ajoutons aussi le volet “héritage esthétique”, c’est-à-dire tout ce que les religions ont construit comme édifices. Par exemple, le temple de Lakshmana. Nous étudierons aussi les peintures de Raphael, de Michel-Ange… Là aussi, nous ne nous limiterons pas aux religions occidentales mais chercherons aussi dans les religions musulmane, hindoue et baha’ie : les grands monuments artistiques que ces religions ont construits.

Nous aborderons également la question de l’influence de la culture par les religions. Le volet esthétique et interculturel sera assuré par Issa Asgarally. La partie philosophique, elle, sera dispensée par Farhah Khoyratty et Joseph Cardella. Et au regard de ce qui s’est passé pour les Chagos, il y a un autre module important que nous ajoutons : “Océan Indien – Zone de Paix”.

Qui sont les autres enseignants ? 

Certains cours seront assurés par l’UoM, notamment la communication dans le dialogue interreligieux et interculturel. Comment arriver à une bonne communication… Pour nous, c’est très important car, bien souvent, quand on emploie certains concepts, ce n’est pas clair. Nous voulons que les étudiants puissent se servir aussi de ces connaissances pour mieux communiquer.

Quels sont les critères d’admission ?

Nous demandons un “Pass” en Anglais au Cambridge SC ou un “O Level” et 5 “Credits”. Ou l’IGCSE décerné par l’International Baccalaureate Organisation, de Suisse.

Jusqu’ici, ce sont surtout les adultes désireux de s’enrichir en matière de connaissances interreligieuses qui ont suivi ce cours. Quels types d’étudiants ciblez-vous à présent avec le “Diploma” ?

Quand nous avons fait le certificat, nous nous sommes surtout adressés aux personnes dans les institutions religieuses dans les villages, les villes et les quartiers pour pouvoir améliorer le dialogue interreligieux. Mais là, nous avons découvert une nouvelle dimension en accord avec le vice-chancelier de l’UoM, le Pr Jhurry. Finalement, quand on travaille à Maurice, disons dans la diplomatie, on est confronté à diverses cultures et religions. Si vous êtes ambassadeur en Égypte, au Pakistan, en Nouvelle-Zélande ou en Australie, c’est un plus de suivre ce cours si une personne compte se lancer dans la diplomatie. Mais pas seulement. Par exemple, le personnel hospitalier souvent confronté à des personnes en fin de vie qui cherchent un soutien religieux. Un infirmier qui aurait suivi ce cours serait mieux équipé pour aider le patient selon les concepts de sa religion. C’est beaucoup plus facile si on connaît la religion de l’autre. Il y a aussi les fonctionnaires qui ont affaire au public mauricien. Or, le public mauricien est très diversifié dans sa culture et dans son approche de certains problèmes. Cette formation permettra donc au fonctionnaire de mieux appréhender la manière de faire du public. C’est une ouverture que nous voulons proposer à un public assez large.

Y a-t-il d’autres perspectives professionnelles pour les jeunes qui décident d’entreprendre un “Diploma” en “Peace and Interfaith Studies” ?

Je pense qu’il est très important pour les enseignants de suivre ce cours. Actuellement, en primaire, on étudie les langues orientales et le catéchisme. Mais il n’y a pas vraiment d’interreligieux. Quelqu’un qui aura suivi ce diplôme pourra postuler comme enseignant dans une école primaire ou secondaire.

Encore faut-il que cette école ait prévu de telles classes. Est-ce que le Conseil des Religions a déjà essayé de demander au ministère d’en introduire ?

Cela fait plusieurs années que nous en avons parlé au MoE. Jusqu’à présent, on n’a pas pu implémenter le projet. Mais je dois saluer l’initiative du Service diocésain de l’éducation catholique (SeDEC), qui a mis en place un programme interreligieux dans chaque collège catholique. Tous les élèves auront à le suivre. C’est un geste intéressant qu’on pourrait éventuellement étendre aux autres établissements. Il y aura donc des ouvertures pour les enseignants. Le principal reproche que l’on essuyait avec le certificat, c’est que l’on nous demandait quelles étaient les perspectives d’emploi après ce certificat. Là, il y a plusieurs possibilités. La formation universitaire n’est pas que technique, mais c’est aussi la formation de l’esprit…

Les filières dans lesquelles ce diplôme pourrait être utile nécessitent quand même une formation dans ces domaines précis. Il n’offre pas un tout où, après l’avoir décroché, l’on pourrait trouver un travail d’infirmier, de diplomate ou de fonctionnaire par exemple. 

Non, pour le moment, puisque c’est un cours en “Part Time” les après-midi, si je veux être un meilleur employé, je suis des cours en communication par exemple. Si je veux être un meilleur fonctionnaire, un meilleur enseignant, je peux prendre des cours additionnels. Ce sera un “plus” pour la personne qui m’emploie. L’employeur devrait tenir compte de cela.

Par exemple, dans les usines, les hôtels, il y a cette diversité culturelle et les personnes qui y travaillent, comme les HR managers, auraient pu approfondir une dimension additionnelle. Moi, de par mon expérience en tant que prêtre célébrant des messes dans des usines, les hôtels, etc., je vois ce grand besoin de compréhension, de dialogue, et non pas seulement rester dans le superficiel. Par exemple, le “dress code” dans l’industrie du tourisme.

Peut-on dire que les études interreligieuses suscitent de plus en plus d’intérêt à Maurice ? 

Je trouve que malheureusement les fidèles s’intéressent beaucoup plus à approfondir leur propre religion plutôt que le dialogue interreligieux. Je trouve qu’il y a un effort à faire pour conscientiser les fidèles des différentes religions sur l’interreligieux. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui s’engagent à fond dans ce processus. On parle d’unité dans la diversité, de 50 ans d’indépendance, de “Nation Building”; on dit que le pape François vient à Maurice pour souligner notre cohésion nationale et pacifique… Mais tout cela reste assez fragile. Ce qu’on veut faire au Conseil des Religions, c’est mettre des soubassements solides pour avoir, dans chaque religion, des personnes vraiment ouvertes et qui comprennent les autres religions.

Étant donné la pluralité des religions à Maurice, pensez-vous que nous avons un “plus” sur le plan du dialogue interreligieux par rapport aux autres pays ?

Tous les “stakeholders”, le privé et le public, pourraient encourager l’UoM à développer ce diplôme. Pourquoi ? On ne va pas être meilleur qu’Oxford pour enseigner l’anglais, on ne va pas être meilleur que le Massachusetts Institute fof Technology pour enseigner l’ingénierie. Mais notre université a un potentiel extraordinaire pour être un centre de recherches de première qualité dans le domaine du dialogue interreligieux et interculturel.

C’est une chance pour l’UoM de se positionner comme un laboratoire du dialogue interreligieux et interculturel. Nous disons que nous avons réussi ce vivre-ensemble. Et bien, peut-être que d’autres pays seront intéressés à collaborer avec nous. Nous travaillons en collaboration avec l’Université Thomas More (USA) et l’Université de La Réunion, qui se rendent compte que dans les pays occidentaux, cela acquiert une dimension essentielle, vu le nombre de migrants, etc.

L’épisode récent de Christchurch a aussi souligné l’importance de ce dialogue interreligieux…

Tout à fait. C’est un problème mondial. Si l’UoM réussit à devenir un centre reconnu de recherches dans le domaine, nous pourrons nous positionner comme une université qui accueille des étudiants un peu partout dans le monde. Comme on va étudier la littérature anglaise à Oxford, l’ingénierie au MIT, on pourrait choisir Maurice pour étudier l’interreligieux… On recherche les meilleures universités dont c’est la spécialité.

Peut-on espérer un jour un niveau plus poussé encore pour les “Peace and Interfaith Courses” avec une maîtrise, voire un doctorat ?

« Ti pa, ti pa »… On a eu trois promotions, maintenant on va vers le diplôme…

Vous-même, quels cours dispenserez-vous ?

Moi, je m’occuperai du mécanisme du dialogue interreligieux avec un accent sur trois attitudes : 1) le respect, qui est proche de l’indifférence. “Raconte ta religion, je t’écoute avec respect.” C’est ce qui se passe à Maurice dans 80% des cas. 2) “Je t’écoute, mais avec un sens de supériorité.” C’est-à-dire que moi, j’ai ma vérité, je m’intéresse à ta religion, mais en moi, je suis convaincu que j’ai raison et que c’est moi qui détiens la vérité. Et 3) l’empathie. “J’ai le courage d’enlever mes chaussures pour chausser celles des autres. J’entre vraiment en profondeur dans le dialogue avec l’autre et sa religion. Je vais même faire quelques expériences de pèlerinage et de prières avec l’autre religion.” Bien souvent, on a peur de le faire, mais si on est suffisamment formé, c’est la vraie manière de rentrer en communion avec les autres.