Alors que le père Jocelyn Grégoire s’apprête à quitter le pays pour regagner les États-Unis, sa dernière tournée des politiciens donne lieu à beaucoup de commentaires sévères tant parmi des ONG/individus militant pour la cause créole que dans les milieux catholiques. Quelques-uns de ses confrères n’hésitent pas à qualifier le président de la Fédération des Créoles Mauriciens de « mystère Grégoire ». Henri Arthé, supérieur de la Congrégation des Spiritains à laquelle appartient le père Grégoire, apprécie la démarche de ce dernier envers la communauté créole, mais souhaite qu’il « ne mette pas l’Église dans l’embarras ».
Même si Jocelyn Grégoire soutient qu’il est de passage au pays principalement pour des raisons familiales, il n’a nullement été en retrait de l’actualité politique bouillonnante. Les récentes rencontres du prêtre et président de la Fédération des Créoles Mauriciens (FCM) avec le Premier ministre Navin Ramgoolam, le leader de l’opposition Paul Bérenger et l’ancien président de la République sir Anerood Jugnauth suscitent non seulement quelques réactions très froides de ses confrères et autres fidèles catholiques mais aussi dans les milieux des organisations créoles. Dans la population aussi, les commentaires vont bon train.
Pour des membres du clergé, la démarche de Jocelyn Grégoire est « carrément politique ». Ils ne cachent pas leur agacement en raison du contexte politique actuel. « La dernière fois il avait demandé pardon au sujet de sa prise de position par rapport aux élections de 2010 et avait même pleuré. Et voilà qu’il s’accommode à nouveau avec les politiciens. Il dit qu’il est venu voir sa mère et qu’il ne fait aucunement de la politique… Pourtant il n’a jamais été autant présent auprès des dirigeants que durant ces dix derniers jours. Pour nous, c’est le mystère Grégoire ! » dit un membre en vue du clergé.
Le responsable de la Congrégation des Spiritains à laquelle appartient le père Grégoire suit avec attention les visites « politiciennes » du président de la FCM, tout en respectant, dit-il, « l’indépendance de chacun des membres ». Le père Henri Arthé n’ignore pas non plus les critiques provenant des divers milieux de l’Église sur ce nouveau « move » du père Grégoire.
« En tant que responsable de la congrégation je suis attentif et je prends note comme beaucoup de Mauriciens de la démarche du père Grégoire. D’après ce que j’ai entendu, il est allé discuter de l’Equal Opportunity Act de par ses fonctions de président de la FCM. Si c’est dans cette ligne il n’y a aucun problème. Mais Jocelyn Grégoire est aussi prêtre et j’espère qu’il est très lucide de la situation politique actuelle qui est dominée par des tractations politiques. Dans ce contexte, il doit se situer de manière claire afin de ne pas prêter le flanc à toute sorte d’interprétations. Il ne doit pas mettre l’Église dans l’embarras et penser au bien commun du pays. Je lui fais confiance », a déclaré hier au Mauricien le père Henri Arthé.
Plusieurs militants de la cause créole, notamment d’anciens membres et collaborateurs de la FCM, ne ménagent pas le père Grégoire dans leurs critiques. Ils s’interrogent d’abord sur le rôle actuel de cette fédération qui, à leur avis, a complètement dévié de ses objectifs premiers.
« En quelle capacité Jocelyn Grégoire a-t-il parlé au nom des Créoles avec les dirigeants politiques puisque la FCM n’existe aujourd’hui que sur papier. Cette fédération ne fonctionne plus car plusieurs membres ont pris leurs distances », soutient Edley Chimon. Cet ancien membre du comité exécutif de la FCM se dit « attristé » par le terme « roder bout » qu’aurait employé Jocelyn Grégoire à l’égard de ceux qui se sont éloignés de l’organisation qu’il dirige. « Je voudrais dire à Jocelyn Grégoire que ses anciens collaborateurs qu’il qualifie aujourd’hui de “roder bout” ont oeuvré d’une manière concrète pour venir en aide à la communauté créole à la place de discours pompeux hyper médiatisés », réagit Edley Chimon.
Jimmy Harmon, qui à la naissance de la FCM avait agi comme ressource person de l’organisation, note pour sa part que la fédération « a été absente et silencieuse dans beaucoup d’enjeux créoles ». Il cite en exemple l’Akademi Kreol Morisien, le rapport Truth & Justice Commission, la nomination d’un ambassadeur au Mozambique, la situation à Agalega, le refoulement des habitants d’African Town et les débats autour du Best Loser System. « Le combat kreol ne peut pas dépendre du passage fortuit du père Jocelyn Grégoire », avance Jimmy Harmon.
Encore fidèle à la FCM, Julien Lourdes confie cependant qu’« à aucun moment personne au sein de l’organisation n’a été consulté » au sujet des rendez-vous du leader avec les dirigeants de trois principaux partis politiques. « Que ce soit à la base ou au niveau de l’exécutif, personne n’a été informé de ces rencontres politiques. Nous avons appris la nouvelle à travers les médias. On a été pris de court. Cette communauté créole a placé sa confiance en la FCM depuis quatre ans et aujourd’hui une partie de la communauté ne se retrouve pas dans cette organisation. Voilà ma souffrance », confie-t-il. Pour Julien Lourdes, la FCM « a toujours sa raison d’être ». Il souligne toutefois la nécessité de « remodeler » l’organisation. « Jocelyn doit respecter l’opinion politique individuelle de chaque membre mais la FCM doit être apolitique. Plusieurs membres ont pris leurs distances à cause de la politique », analyse-t-il.
Par ailleurs, une dizaine d’associations créoles, soit d’anciens membres de la FCM, se mobilisent pour réfléchir à leur positionnement dans la nouvelle configuration politique. Une première réunion aura lieu la semaine prochaine à l’initiative d’Edley Chimon. « Nous n’allons pas lancer de nouvelle fédération d’associations créoles. Il s’agit tout simplement d’un regroupement ponctuel pour un travail de réflexion sur une question spécifique », explique M. Chimon.