Le père Jean-Maurice Labour, vicaire général, qui était en mission à Agalega du 22 février au 4 mars est furieux contre l’Outer Islands Development Corporation au sujet du dernier voyage du Mauritius Pride vers cette île. Dans l’interview qui suit, le responsable du « Agalega desk » dans le Diocèse de Port-Louis donne les raisons de son mécontentement et dresse aussi un bilan très critique de la gestion des affaires de l’île en soulignant les projets importants pour l’avenir mais qui restent en suspens. Jean-Maurice Labour fait un véritable plaidoyer pour une collaboration étroite Église catholique–pouvoirs publics pour le développement d’Agalega et déplore par là même le silence des autorités aux nombreuses requêtes de l’Église dans cette direction.
Vous êtes rentré d’Agalega mécontent et très amer de votre dernier voyage;peut-on connaître la source de votre colère ?
Ce qui m’a mis hors de moi, c’est que l’Outer Islands Development Corporation (OIDC), responsable des réservations sur le Mauritius Pride, a voulu m’empêcher, dans mes fonctions de prêtre, d’aller à Agalega en ce temps de carême pour servir les Catholiques, majoritaires dans l’île. Il n’y a pas de prêtres résidant sur l’île mais le diocèse de Port-Louis envoie un membre du clergé en mission pour les fêtes importantes figurant au calendrier de l’Église.
Au mois de décembre dernier, en apprenant qu’il y a un bateau qui part pour Agalega en février, j’ai fait dès cette date une réservation pour six places. Je devais être accompagné d’une équipe qui devait faire une évaluation d’un programme de formation en life skills management pour les Agaléens. Au début de février, l’OIDC m’informe par lettre que le bateau est réservé uniquement à l’acheminement des produits pétroliers et autres marchandises et qu’il n’y aura pas de passagers pour raisons de sécurité.
En téléphonant au Mauritius Shipping, qui est le gérant du bateau, j’apprends qu’il y aura des passagers et que la loi prévoit 33 places. Pourquoi donc l’OIDC m’a caché cette information ? Ce qui m’a révolté davantage, c’est d’apprendre que plusieurs membres de la famille du chairman du board de l’OIDC étaient parmi ces 33 passagers et qu’ils partaient en vacances. En me refusant une place, je pense que c’est une atteinte au droit constitutionnel des Catholiques de cette île, qui attendaient l’arrivée d’un prêtre pendant le carême.
Il a fallu que je fasse pression pour obtenir au moins une place. Voilà la raison principale de ma colère. Pour quelles raisons l’OIDC a voulu écarter le prêtre qui partait en mission pour donner priorité aux personnes qui partaient pour faire du tourisme ? Le bateau est parti le 22 février avec finalement 80 passagers à bord alors que la loi fait mention de 33 personnes seulement dans le cas de transport des produits pétroliers. Il y a eu une dérogation du ministre de l’Outer Islands Hervé Aimée pour autoriser ce nombre.
Vous avez d’autres griefs envers l’OIDC à propos de ce voyage et vous en avez fait part officiellement au Bureau du Premier ministre; est-ce si grave que ça ?
Je peux vous assurer qu’il ne s’agit nullement de futilités. Je dénonce d’abord la date choisie pour ce premier voyage de l’année. Les Agaléens et tous les autres habitués de l’île savent que le bateau est attendu fin mars / début avril pour des raisons spécifiques.
D’abord, les mauvaises conditions météorologiques en février ne s’y prêtent pas pour tout voyage vers Agalega à cette date et cela est connu depuis l’expérience ancienne des marins. D’ailleurs, Agalega est connu pour être un « cimetière bateau » à cause de l’accostage difficile et dangereux et qui est craint par tous les capitaines, particulièrement au mois de février.
Le Père Dussercle dans son ouvrage intitulé « Agalega Petite Île » en parle et il souligne que les mois de novembre / décembre ainsi qu’avril / mai sont indiqués comme étant les deux périodes les plus favorables à la navigation dans cette partie de l’océan. La suite des événements contrariants pendant ce dernier voyage et toutes les péripéties de l’accostage donnent entièrement raison au Père Dussercle et aux autres connaisseurs de la mer.
En arrivant à Port St-James tardivement le vendredi 24 février, le débarquement a été impossible à cause du mauvais temps. La mer démontée a forcé le Mauritius Pride à demeurer au-delà des récifs en face de la plage que les Agaléens ont baptisée « Soley leve ». Le bateau a fait le va-et-vient pendant au moins quatre jours entre la Fourche, le débarcadère traditionnel et d’autres passes. Ce n’est que mardi que le capitaine a pu faire débarquer la précieuse cargaison, qui comprenait les denrées essentielles attendues avec impatience par les habitants.
Il y a eu aussi deux accidents pendant le trajet qui a fait deux blessés, fort heureusement pas graves. Je me demande pourquoi est-ce que l’OIDC a pris de tels risques.
Les autres raisons pour ne pas programmer de voyage en février sont-elles justifiées ?
Elles sont liées aux vacances scolaires et pratiques religieuses bien ancrées dans l’île. La fin mars / début avril coïncide avec la fin du premier trimestre scolaire, permettant ainsi aux enfants agaléens qui sont à l’école à Maurice de retourner chez eux pendant les vacances pour voir la famille.
Mais ce qui m’attriste le plus, c’est que les Catholiques d’Agalega pour la deuxième année consécutive seront privés des grandes cérémonies du « Tridum pascal », le sommet de la vie chrétienne, qui comprend le Jeudi Saint, le Vendredi Saint et le Samedi Saint. Généralement, l’on se rapproche de ce temps fort pour les Catholiques vers fin mars / début avril, donnant ainsi la possibilité à un prêtre, grâce au départ du bateau à cette date, de se rendre dans l’île afin d’accompagner les Catholiques pendant la semaine sainte. Mais en fixant le départ en février, l’OIDC n’a pas tenu compte de cette sensibilité religieuse et rompt avec une longue tradition.
Etait-ce une décision délibérée et réfléchie de la part des responsables de cet organisme ? Imaginez qu’il y ait un événement religieux important prévu dans un endroit à Maurice et que subitement les autorités pour certaines raisons décident d’annuler le transport public qui dessert la région concernée. Quelle serait alors la réaction des organisateurs de cet événement et des fidèles de la communauté religieuse concernée ? Je voudrais bien connaître les raisons qui ont motivé l’OIDC à changer le calendrier de départ en début d’année.
À l’évêché, vous êtes responsable du dossier Agalega depuis plus de dix ans; quel est votre constat de la situation dans l’île aujourd’hui ?
Il est indéniable qu’il y a eu certains progrès matériels au plan individuel et familial avec l’introduction du téléphone cellulaire, des chaînes satellitaires et depuis que les salaires sont alignés sur les recommandations du PRB. Malheureusement, ces progrès n’ont pas abouti au développement global de l’île.
Le problème principal d’Agalega, à savoir l’absence d’une piste d’atterrissage, reste entier. Les bonnes intentions des gouvernements successifs qui reconnaissent l’urgence d’une piste d’atterrissage n’ont donné aucun résultat jusqu’ici. Je me souviens d’un projet au coût de Rs 100 M et qui date d’environ vingt ans. Est-ce dû à l’incapacité de l’OIDC à faire avancer ce projet de premier ordre qui aurait désenclavé l’île ou est-ce un manque de volonté politique ?
Face à cette lenteur, je ne peux que conclure qu’Agalega compte peu pour les décideurs politiques. Et pourtant tout le monde reconnaît que le développement d’Agalega passe par une amélioration des communications maritimes, aériennes et téléphoniques.
Hervé Aimée, ministre de l’Outer Islands, est attentif à ce problème et il suggère un système d’hydravion pour desservir Agalega. C’est une excellente idée mais est-ce qu’il faut attendre encore vingt ans avant qu’elle ne se concrétise ? D’autres problèmes sur lesquels l’Église catholique attire l’attention des autorités depuis vingt ans perdurent.
N’existe-t-il pas pourtant une ligne de communication entre l’Église et le gouvernement au sujet d’Agalega et une étroite collaboration sur des questions spécifiques ?
J’ai de la peine à dire qu’il n’y a pas de véritable collaboration et ce n’est certainement pas de notre faute. L’Église a une présence dans l’île depuis plus de 115 ans et elle connaît donc du bout des doigts les réalités et les besoins des habitants. Nous réitérons régulièrement auprès des autorités concernées notre désir de collaboration dans la recherche des solutions aux problèmes des Agaléens mais nous ne sommes jamais sollicités.
Les lettres que nous envoyons souvent pour attirer l’attention sur tel ou tel problème restent sans réponse. Si les Agaléens ont obtenu le statut de salariés de fonctionnaire et qu’ils ont aujourd’hui l’accès à la terre à travers des baux, c’est grâce à l’intervention de l’Église, qui avait mis en place un comité de soutien sur ces deux questions. L’éducation et l’environnement sont aussi deux gros problèmes qui requièrent une attention urgente des autorités. La dégradation de l’environnement est très visible à certains endroits.
Le type d’éducation qui est offert aux enfants ne correspond pas à leurs réalités. On aurait pu avoir une collaboration formidable entre le gouvernement et l’Église pour faire évoluer les choses dans l’intérêt de l’avenir d’Agalega. L’Église, dont les compétences sont reconnues dans ce domaine, a proposé à plusieurs reprises son aide au ministère de l’Éducation.
Actuellement, les élèves des Stds I à III sont regroupés dans une classe et ceux des Stds IV à VI sont ensemble dans une autre classe. À longueur de journée, les deux enseignants en service passent d’un programme d’études à un autre et jonglent avec les différents manuels pour que chaque enfant bénéficie d’un temps d’enseignement par jour.
Diriez-vous que l’OIDC est peu efficace dans la gestion de l’île ?
Je ne peux pas dire que l’OIDC ne fait rien pour l’île mais l’organisme se contente malheureusement d’une gestion à la petite semaine et dans l’urgence. Dans ma lettre au Premier ministre le mercredi 14 mars, je dis qu’il est de mon devoir d’informer des faits que j’ai observés et qui révèlent une administration laissant voir de nombreuses lacunes de la part des responsables actuels de l’OIDC.
Que reprochez-vous exactement à cet organisme ?
Il n’y a aucun plan de développement à moyen terme ni à long terme pour l’île même si l’organisme porte pompeusement le nom Development Corporation. Le budget octroyé pour les dépenses de l’administration à Port-Louis est déséquilibré par rapport aux projets qui auraient dû avoir priorité. Selon mes informations, il y a beaucoup d’abus et un laisser-aller à tous les niveaux. J’ai envie de demander un audit de la gestion financière et de l’administration de l’OIDC.
L’absence d’un plan directeur conduira définitivement l’île à un avenir catastrophique. Comment s’étonner alors que les jeunes Agaléens qui débarquent à Maurice ne veuillent plus retourner dans leur île ? Des projets pour le développement de la pêche et de l’agriculture, couplés à des programmes de formation professionnelle ciblés, auraient pu encourager les jeunes à rester dans leur île natale et y gagner leur vie. Récemment, une dizaine de motocyclettes datant seulement de deux ans ont été envoyées à Maurice pour le servicing et autres réparations alors qu’on aurait pu former les jeunes Agaléens dans la mécanique. Pourquoi l’OIDC ne songe-t-elle pas à rentabiliser le secteur de la pêche avec un projet sérieux et renflouer ainsi ses caisses au lieu de laisser certains fonctionnaires et des employés de cet organisme faire le commerce des produits de la mer sur son dos.
J’ai entendu durant mon séjour dans l’île de graves allégations contre certains gestionnaires d’Agalega. Les habitants citent des pratiques peu correctes comme par exemple le commerce des produits de mer en très grande quantité et qui arrivent à Maurice sans que leurs importateurs aient à débourser un sou pour les frais de transport. Il est bon de savoir que pour chaque voyage, le bateau coûte Rs 1 million par jour à l’OIDC. Les autorités à Maurice ne devraient pas prendre à la légère les allégations de ces habitants. Le jour de mon départ d’Agalega, j’ai été témoin de l’embarquement de plusieurs centaines de livres de poisson par un responsable de l’OIDC et je le dis dans ma lettre au PM.
L’Island Council serait-il plus sensible aux besoins d’Agalega ?
L’Island Council a aussi une part de responsabilité dans la mauvaise gestion de l’île. Selon ses attributions, cette instance est un advisory board auprès de l’OIDC mais elle ne remplit pas son rôle correctement. Dans les faits, l’Island Council n’est pas indépendant de l’OIDC et la composition de ce board ne reflète pas les opinions des différents associations / individus engagés dans l’île.
Pensez-vous que les recommandations de la Truth & Justice Commission concernant Agalega pourront améliorer le sort des habitants de l’île ?
La Commission Vérité et Justice reconnaît l’importance économique et stratégique d’Agalega pour Maurice. Cette commission a souligné ce qui doit être entrepris pour le développement de l’île et a recommandé une collaboration entre l’Église catholique et les pouvoirs publics. L’Église espère que ces recommandations soient mises en pratique. En attendant, nous avons demandé au Premier ministre que l’Église soit représentée au sein de l’Island Council et au sein du board de l’OIDC.
Selon vos observations, il y a aussi une certaine dégradation morale et de la vie sociale dans l’île, et il paraît que l’Église est inquiète de cette nouvelle situation ?
Les Agaléens ont un nouveau style de vie avec le téléphone portable, les chaînes satellitaires, les groupes électrogènes et les moyens de transport individuel mais ils n’ont pas été accompagnés pour entrer dans la modernité. Les habitants dépensent aussi d’une manière inconséquente et souvent démesurée leurs salaires.
La consommation de l’alcool et depuis quelque temps le gandia ainsi que la promiscuité entraînent des problèmes sociaux. Le nombre de grossesses précoces est alarmant. Il y a une dégradation morale marquante sur l’île et une dégradation humaine qui interpellent l’Église. Il y a un gros travail d’accompagnement social à entreprendre mais cette tâche suppose des échanges réguliers avec des formateurs.
Est-ce qu’on s’occupe aussi de la vie sociale des fonctionnaires qui ont beaucoup de temps libre ? J’ai voyagé avec un jeune Mauricien, père de deux enfants, qui va travailler dans l’île comme postier. Vu le petit nombre d’habitants, il ne va pas travailler plus de deux heures par jour et que fera-t-il de son temps libre ?
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Débarquement au compte-gouttes et habitants pénalisés
Les péripéties du dernier voyage du Mauritius Pride vers Agalega sont inoubliables tant pour les passagers que pour les habitants qui guettaient impatiemment l’arrivée du bateau. Quatre jours d’attente avant le débarquement des marchandises et ils n’étaient pas au bout de leurs surprises… désagréables.  
Les 510 tonnes de marchandises diverses à bord – produits alimentaires et autres besoins – ont été livrées à leurs destinataires au compte-gouttes en raison de mauvaises conditions climatiques alors que le stock de denrées de base avait déjà été épuisé dans beaucoup de maisons. Ce déchargement difficile et tardif n’a pas été sans conséquences  sur la vie des habitants. Certains produits alimentaires s’étaient déjà détériorés.
« L’ouverture des boîtes et colis qui rentraient au fur et à mesure dans les maisons offrait un spectacle désolant avec les fruits et légumes avariés sans compter les “manze gate”. Un mariage avait été programmé et les familles concernées attendaient pour les célébrations. Les robes venant de Maurice étaient restées à bord, y compris celle de la mariée », relate le vicaire général Jean-Maurice Labour.
On raconte aussi que des moutons et des cabris, qui avaient été acheminés dans l’île dans le cadre d’un programme d’élevage qui serait sous la supervision de la Mauritius Agricultural Authority, sont restés eux aussi plus longtemps sur le bateau en attendant des conditions plus favorables pour leur débarquement.
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Des macadams « voyageurs »
Depuis novembre 2010, une cargaison de 150 tonnes de macadams fait le va-et-vient entre Maurice et Agalega. Ces macadams ont fait jusqu’ici un total de 4 000 km en mer et à ce jour n’ont toujours pas été débarqués chez les destinataires.
La cargaison a quitté Port-Louis une première fois en novembre 2010 mais est retournée à son point de départ une quinzaine de jours plus tard avec le retour du bateau. Les macadams se trouvaient parmi les précieux chargements du Mauritius Pride lors de son dernier voyage controversé. Mais la cargaison « est back in Mauritius ».
Deux aller-retour de ces macadams qui ne sont pas donnés gratuitement et peut-être un troisième embarquement dans quelques mois. On raconte que ce sont les macadams les plus coûteux lorsqu’on y ajoute le fret aller-retour, sans compter les frais d’entreposage. Est-ce aux frais de l’OIDC ?