Dans le cadre du pèlerinage annuel et du 149e anniversaire de la mort du Bienheureux Père Laval, nous nous attardons sur cette partie moins connue de sa vie : sa maladie. Si le fait de ne plus pouvoir célébrer de messe constituera pour le prêtre une grande souffrance, selon le père Bernard Hym, responsable du pèlerinage, « son rayonnement était tel qu’il continuait à être le soutien de tous ». Le Père Laval pense ne plus servir à rien, mais sa seule présence sera un encouragement pour les autres. Et « alors qu’il n’était plus un missionnaire actif, il était encore pleinement missionnaire ». Le père Hym invite ainsi les malades d’aujourd’hui à emboîter le pas à l’apôtre des Mauriciens. « Ils ne sont pas des poids morts, des inutiles. »
Le Père Laval a une première crise d’apoplexie, ainsi qu’on définissait à l’époque un accident vasculaire cérébral, en 1856, soit huit ans avant sa mort. Il a alors 53 ans. Ses forces s’amenuisent. Il se remet un peu, mais les crises nerveuses se rapprochent jusqu’à ce qu’il soit victime de deux autres crises l’année de sa mort. Ce qui est passionnant, aux yeux du père Hym, c’est que « le Père Laval se voyait comme un soldat désarmé qui ne servait à rien ». Mais sa présence suffira pourtant à donner du courage aux autres pour continuer. Du courage également « à ceux qu’il a ouvert à la foi » : « Ce désir de lui montrer qu’il n’a pas travaillé en vain. Je crois qu’il y a une profonde émotion de la part de ces gens quand ils voient celui qui est leur père venir communier, soutenu par quelqu’un. C’est quelque chose qui doit profondément les toucher. » Cette personne, il pourrait s’agir de son cocher, selon le père Hym. « Si on écoute sa fille, Laval n’a jamais bougé qu’avec lui, mais c’était un peu les souvenirs racontés par les uns et les autres. »
Cette fille, encore jeune, est mourante au moment où le corps du père Laval est exposé à la cure de la cathédrale peu après sa mort. Vu toute l’affection qu’elle lui portait, on n’ose pas lui annoncer la nouvelle. Mais « la rumeur ou un sentiment intérieur fait qu’elle dit : ‘Amenez-moi vers le père Laval’. Le Dr dit alors que si on la bouge, elle meurt. Le papa a la réaction sage de dire : ‘de toutes façons, si c’est ce qui peut lui offrir un dernier bonheur, je prends le risque.’ » Lorsqu’elle arrive sur un brancard à la cure, qui est pleine à craquer, les fidèles s’écartent pour la laisser passer. « Elle touche la main du père Laval et elle se sent mieux. On ne peut pas parler de miracle comme l’Église l’entend puisque ce n’est que progressivement qu’elle retrouvera de la force dans ses jambes. Mais quand elle se fait religieuse, elle racontera ses souvenirs », raconte le père Hym.
Pour en revenir au prêtre missionnaire, lorsque sa maladie l’empêche de célébrer la messe dès la première crise, il s’imagine ne servir à rien. « Mais il était dans le parloir, à recevoir des gens, à confesser quelques ‘vieux mondes’  comme il disait. » Son rayonnement était tel, dit le père Hym, qu’en fait, il continuait à être le soutien de tous. Ce qui l’induit à cette réflexion : « Ceux qui aiment le Père Laval aujourd’hui, au lieu de simplement se plaindre au Seigneur parce qu’ils sont malades, s’ils se mettaient dans cette attitude de foi qui était celle de Laval, si leur maladie est accueillie non pas avec révolte mais avec foi, elle peut être participation à l’évangélisation. Ce serait leur manière de continuer à travailler à l’oeuvre de Dieu. Ils ne sont pas des poids morts, des inutiles. Dieu aide à vivre ce moment qui est un moment difficile. Mais il les aide à le vivre de manière constructive, pour eux et pour les autres. Si on arrive à faire passer ce message – je sais que ce ne sera pas facile – je crois que cela leur donnerait du courage pour vivre cette maladie au lieu de la subir. » Le prêtre invite les malades à voir leur maladie autrement. « Non pas à dire : ‘Heureusement que je suis malade’, mais en disant que ‘ma maladie n’est pas une malédiction’, ‘ma maladie est un mal contre lequel je dois me battre mais que, puisqu’elle est là, la façon dont je la vis va faire que je serai encore un témoin de Jésus Christ dans ma vie’. Sur le plan simplement médical, on peut beaucoup mieux aider le docteur à se soigner quand on a cette prise en main plutôt que de se laisser aller. »
Pour le père Hym, le Père Laval, même s’il pensait ne pas servir à grand-chose, ne s’est jamais laissé aller. « Quand à la fin on lui disait, avec de jolies phrases, qu’il doit se préparer à mourir : ‘Vous savez, Père Laval, vos enfants seront heureux, ils pourront vous accueillir dans le royaume de Dieu’, le Père Laval disait : ‘Oh, ils ne sont pas aussi contents que moi…’. Il avait beaucoup d’humour finalement. Je trouve que c’est tout à fait lui. Il avait de l’humilité. » Lorsqu’il était pratiquement incapable de bouger, le Père Laval se mettait à la porterie pour accueillir les fidèles. « Alors qu’il n’était plus un missionnaire actif, il était encore pleinement missionnaire. »
Un chemin au milieu des “fatak”
Quand, pendant la période du choléra, le prêtre se rend à l’hôpital civil voir le millier de personnes affalées dans les salles et couloirs, il donne le sacrement à 150 d’entre elles. « On se demande pourquoi il en saute dix, puis s’occupe de trois, puis en saute deux encore. Et, le lendemain, ce sont ceux dont il s’est occupé qui sont morts. “Comment avez-vous su ? – Je suis un peu médecin quand même”, rétorquera-t-il. »
Si aujourd’hui, les Mauriciens viennent chercher la guérison auprès du Bienheureux, est-ce parce qu’il était médecin ? Selon le père Hym, il y a plusieurs éléments. D’abord, pour qu’il soit reconnu comme Saint, il faut plusieurs guérisons. « Dès sa mort circulaient déjà des guérisons. Il y en aurait même une qui aurait eu lieu de son vivant. Un vieux qui serait venu le voir en lui disant : ‘Vous savez mon père, c’est vous qui m’avez rendu la vue.’ Laval n’a jamais fait de publicité de ce côté. Et quand on a essayé d’en savoir un peu plus, il a biaisé en disant : ‘Non, je l’ai envoyé prier dans la crypte St-Luc Persil, qui était sous l’autel’, là où a été mis son cercueil pendant qu’on faisait son caveau. Ce qui serait amusant, ce serait de vérifier si Saint-Luc Persil n’a jamais existé… Il y a aussi la fille du cocher qui a été guérie au moment où il était dans son cercueil. Il y a donc comme ça des bruits qui courent. Comme il faut des miracles pour qu’il soit Saint et comme on veut qu’il soit Saint, tout le monde vient chercher ce fameux miracle. Il n’y a qu’un seul miracle qui a été reconnu par l’Église. »  
Deuxièmement, effectivement, le fait qu’il ait été médecin fait que « les gens sentent qu’ils peuvent plus facilement parler de leur maladie avec une personne qui peut les comprendre ». Et troisièmement, selon notre interlocuteur : « Soyons francs ! Si les gens n’avaient jamais rien obtenu du Père Laval, il y a bien longtemps qu’il n’y aurait plus jamais personne. Or, depuis sa mort jusqu’à aujourd’hui, jamais le caveau n’a été déserté. Et quand en 1900, la malaria a complètement décimé la population de Sainte-Croix, toutes les herbes avaient grandi et au milieu des fatak, il y avait un chemin. Ce chemin conduisait au caveau… Jamais le pèlerinage n’a arrêté. Depuis trois ans, je suis heureux que plus de personnes viennent témoigner. » Les grâces obtenues ne sont pas que sur le plan physique, mais aussi sur le plan familial : alcool, découragement, séparation… « Si on venait uniquement pour la réparation physique, il y en a très peu qui pourraient dire que le Père Laval a fait quelque chose alors que pratiquement tous les jours, on peut avoir des témoignages : ‘Le Père Laval fin fer ban mervey pou moi.’ Mais, pour une canonisation, il faut que la guérison soit immédiate, totale et que la science ne puisse expliquer la guérison. »
Dans une société que nombre qualifient de « malade » du fait de la hausse des meurtres, viols et autres fraudes, que préconiserait le Père Laval pour la guérison du pays ? Le père Hym nous renvoie ici à l’époque du Bienheureux. Quand il est arrivé, il y avait des meurtres, des incendies criminels, l’alcool et des moeurs très dépravés. Des gens fortunés qui utilisaient les anciennes esclaves comme maîtresses. Il n’y avait pas de mariage. « Le séga était pratiquement un préliminaire à des débauches… Et le Père Laval a fait deux choses : il a regardé les gens et non pas ce qu’ils faisaient. Il ne les condamnait pas. Il dénonçait la débauche, le crime, mais il était matin et soir à la prison pour évangéliser les prisonniers. Il était toujours à la disposition de ceux qui voulaient accueillir l’Évangile pour les préparer à leur mariage, pour reconstruire leur vie à partir de cette Évangile qui redevient leur dignité. Et le fait d’avoir redonné une espérance, un sens à leur vie, a fait que finalement, c’est d’eux-mêmes qu’ils ont quitté leurs moeurs dépravés. Si nous voulons d’une île Maurice différente pour demain, je ne dis pas que tout le monde doit se faire chrétien, mais un bouddhiste doit être un bon bouddhiste, un hindou un bon hindou, etc. Tous ceux qui se seront laissés toucher par la grâce par l’intermédiaire du Père Laval pourront aider les autres à se remettre debout dans leur dignité. »