La caméra s’attarde sur Grand-Baie, endroit à la fois branché et convivial, où chacun vaque à son train-train quotidien. Un coin qui fleure bon les vacances et l’amusement. Un Perfect Day, comme pour reprendre le titre de la chanson éponyme de Lou Reed. Dans ce décor d’Eden, une intruse… une femme SDF, en haillons, dégoulinante de sueur, pousse un vieux caddie de supermarché. Que des broutilles, de vieux objets de récup qu’elle a vite fait d’entasser pêle-mêle après avoir fait les poubelles…
On ne peut s’empêcher en voyant le court-métrage de Jérôme Valin de faire le rapprochement avec le best-seller de Patrick Süskind, Le parfum, l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, au nez unique au monde et voulait devenir un tout-puissant de l’univers, car « qui maîtrisait les odeurs, maîtrisait le coeur des hommes. » Dans Perfect Day, Miselaine Duval est à l’autre extrémité de l’échelle sociale, mais sous ses allures de souillon, la clocharde a tout autant de flair. Un peu perdue, se heurtant aux regards dégoûtés des passants, elle prendra plein la tronche la médisance d’autrui à son égard. Rien à se mettre sous la dent… pourtant, il y a bien ce craquement de pain provenant de la bouche de ces deux gars assis à un carrefour, près des poubelles à ordure. La clocharde les scrute de son regard terne. Et son nez lui permet de repérer les effluves de cette rue où elle erre… une rue devenue son refuge et où elle ne songe guère à s’évader. Chez la SDF, il y a comme une sorte de repli, un renoncement qui l’a conduite graduellement à une clochardisation du corps et de l’esprit. Elle reste digne même dans le dénuement, au sein de ce quartier chic où elle ne semble pas à sa place. Un habile jeu de contraste imaginé par le réalisateur pour bien mettre en relief cet écart entre riches et pauvres. L’image insiste sur cette roue de caddie désarticulée qui se fait l’écho du temps qui passe. Les pavés inégaux rendent les pas de la SDF hésitants, à l’image des souvenirs qui l’assaillent. Et sa rencontre avec ce bébé hurlant de faim dans une poubelle va lui renvoyer sa propre image. À partir de cet instant, Jérôme Valin brode sa trame, minuscule en apparence, immense en réalité, toute en résonance. Il balade le spectateur comme dans les allées d’un cimetière d’images et de pensées, où le destin tragique de cette âme vacillante nous bouleverse tant. On ne vous en dira pas plus…